Le 3. — Jusqu'à Châtellerault, le pays est blanchâtre, crayeux, ouvert et peu peuplé, quoiqu'il n'y manque pas de maisons de plaisance. La ville a l'animation, grâce à sa rivière qui se jette dans la Loire. La fabrique de coutellerie est considérable: à peine étions-nous arrivés, que notre appartement fut rempli de femmes et de filles de manufacturiers, ayant chacune sa boîte de ciseaux, de couteaux, de joujoux, etc.; et elles pressaient de leur acheter avec une sollicitude si polie, que quand même rien ne vous eût été nécessaire, on ne pouvait laisser tant d'instances infructueuses. Il faut remarquer ici que, quoique les produits soient à bon marché, le travail est à peine divisé: des ouvriers, sans aucun rapport entre eux, font tout pour leur propre compte, sans autre aide que celui de leur famille. — 25 milles.

Le 4. — Campagne plus riante, parsemée de châteaux jusqu'aux Ormes, où on s'arrêta pour visiter la résidence que s'y est construite feu le comte de Voyer-d'Argenson. C'est un bel édifice en pierre, flanqué de deux ailes considérables pour les communs et la réception des étrangers: on entre par un vestibule très convenable, au bout duquel se trouve le grand salon, pièce circulaire en marbre extrêmement élégante et parfaitement meublée; dans le petit salon, des peintures représentent les quatre victoires remportées par les Français dans la guerre de 1744; on voit ici, dans chaque appartement, une forte tendance à imiter les modes et le mobilier anglais. Cette retraite charmante appartient maintenant au comte d'Argenson, le dernier comte, celui qui l'a fait élever, avait formé avec le duc de Grafton actuel le projet d'une partie très agréable. Le duc devait venir, avec ses chevaux et sa meute, passer ici quelques mois en compagnie de certains de ses amis. L'idée en était venue d'une proposition de chasser les loups de France avec les limiers anglais pour le renard. Rien n'était mieux combiné, car il y a place aux Ormes pour une nombreuse société; mais la mort du comte mit tout à néant. C'est une sorte d'échange entre la noblesse des deux royaumes, que je m'étonne de ne pas voir pratiquer quelquefois; cela varierait très agréablement la monotonie de leur vie et produirait quelques-uns des avantages des voyages de la façon la plus convenable. — 23 milles.

Le 5. — Pays plat, ennuyeux, mais la plus belle route que j'aie vue en France; il est impossible qu'il y en ait qui la surpasse, du moment qu'il ne s'agit pas, comme, en Languedoc, de faire des prodiges, mais tout simplement d'employer avec art d'admirables matériaux. Il y a partout des châteaux dans cette partie de la Touraine, mais les fermes et les chaumières sont clair-semées, jusqu'à ce que l'on vienne en vue de la Loire, dont les rives semblent ne former qu'un seul village. Le Val peut avoir trois milles de largeur; c'est une suite de prairies que le soleil a roussies.

L'entrée de Tours, par une avenue nouvelle, bordée de grandes maisons de taille blanche, aux façades régulières, est vraiment magnifique. Cette superbe rue, large et bordée de trottoirs des deux côtés, coupe la ville en ligne droite, se dirigeant vers le nouveau pont, de quinze arches plates, ayant chacune 75 pieds d'ouverture. C'est un noble effort pour l'embellissement d'une ville de province. Il reste encore à bâtir quelques maisons dont les façades seules sont achevées. Des révérends pères, satisfaits de leur ancien logis, ne veulent rien dépenser pour l'exécution du plan des architectes de Tours; on les devrait bien dénicher, s'ils s'obstinent dans leur refus, car rien de plus ridicule que ces façades sans maisons. De la tour de la cathédrale on a une vue fort étendue; mais pour un fleuve aussi considérable que la Loire, et que l'on vante comme le plus beau d'Europe, sa beauté est bien compromise par une si grande largeur d'écueils et de bancs de sable. Il y a dans la chapelle du vieux palais de Louis XI, le Plessis-lès-Tours, trois tableaux méritant l'attention des voyageurs: une Sainte Famille, une Sainte Catherine et une Hérodiade; ils me semblent du plus beau siècle de l'art italien. La promenade est belle, longue et admirablement ombragée par quatre rangées d'ormes majestueux et élancés, qui n'ont point d'égaux pour abriter contre un soleil brûlant; il y en a une autre courant parallèlement sur le vieux rempart qui domine les jardins adjacents. Mais ces promenades, si longtemps l'orgueil des habitants, sont devenues des objets de pitié: le corps de ville a mis les arbres en vente, et l'on assure qu'ils seront abattus l'hiver prochain. On ne s'étonnerait pas qu'une corporation anglaise sacrifiât la promenade des dames pour une plus grande abondance de tortue, de venaison et de madère; mais que les Français montrent aussi peu de galanterie, c'est inexcusable.

Le 9. — Des petits accès ressentis par le comte de Larochefoucault à son arrivée ici, et qui nous avaient empêchés de continuer notre route, se sont tournés le second jour en fièvre déclarée. On appela le meilleur médecin de la ville, et sa méthode me plut beaucoup, car il eut peu de recours aux médicaments, beaucoup d'attention à ce que la pièce fût fraîche et bien aérée, et sembla s'en remettre presque entièrement à la nature de se débarrasser de ce qui la gênait. Qui est-ce donc qui dit que la différence est grande entre un mauvais et un bon médecin, mais qu'il y en a bien peu entre un bon médecin et pas du tout?

Entre autres excursions, je me suis promené à cheval du côté de Saumur, sur les bords de la Loire, et j'ai trouvé le même pays qu'auprès de Tours; mais les châteaux ne sont ni si nombreux, ni si beaux. Là où les collines de craie s'avancent perpendiculairement sur le fleuve, elles présentent le plus singulier assemblage d'habitations extraordinaires; car un grand nombre de maisons sont creusées dans le roc, maçonnées sur la façade; des trous à la partie supérieure leur servent de cheminée, de sorte que souvent vous ne savez d'où sort la fumée qui s'élève devant vous. En quelques endroits, ces maisons sont étagées les unes au-dessus des autres. Certaines font un joli effet avec leur petit coin de jardin. Elles sont en général occupées par les propriétaires eux-mêmes, mais beaucoup sont louées 10, 15 et 20 liv. par an. Les gens auxquels je parlai semblaient contents de leurs habitations pour la salubrité et le bien-être; preuve de la sécheresse du climat. En Angleterre, il n'y aurait guère d'autres habitants que les rhumatismes. Promenade à pied au couvent des bénédictins de Marmoutiers, dont le cardinal de Rohan, actuellement ici, est abbé.

Le 10. — Le comte étant remis, grâce à la nature ou au docteur tourangeau, nous nous mettons en route. On chemine jusqu'à Chanteloup, sur une digue qui défend des inondations un espace considérable. Ce pays offre moins d'intérêt que je ne m'y serais attendu sur les rives d'un grand fleuve. Visité Chanteloup, la retraite de feu le duc de Choiseul. Elle est située sur une élévation, à quelque distance de la Loire, qui en hiver ou après de grandes crues peut orner le paysage, mais que l'on voit à peine maintenant. Le rez-de-chaussée de la façade se compose de sept pièces: la salle à manger d'environ 30 pieds sur 20, et le salon de 30 sur 33; la bibliothèque, de 72 sur 20; elle vient d'être ornée par le possesseur actuel, le duc de Penthièvre, de très belles tapisseries des Gobelins. Dans le parc, sur une colline dominant un vaste horizon, le duc a fait bâtir une pagode de 120 pieds de haut en mémoire des personnes qui l'ont visité dans son exil. Leurs noms sont gravés sur des tablettes de marbre fixées au mur de la première pièce. Le nombre et le rang de ces personnes font honneur au duc et à elles-mêmes. L'idée était heureuse. La forêt qui s'étend à nos pieds est très grande, elle passe pour avoir onze lieues de large; des avenues la sillonnent menant à la pagode. Du vivant du duc, ces clairières présentaient l'animation dévastatrice d'une grande chasse entretenue si libéralement, qu'elle a ruiné le propriétaire et fait passer le domaine dans les dernières, mains auxquelles je voudrais le voir: celles d'un prince du sang. Les seigneurs ont une malheureuse préférence à s'entourer de forêts, de sangliers et de chasseurs, au lieu de fermes propres et bien cultivées, de chaumières avenantes et de gais paysans. Par cette manière de signaler sa magnificence, on garderait moins de forêts, on dorerait moins de dômes, on élèverait moins de colonnes superbes; mais à leur place on aurait des édifices pleins de bien-être, d'aisance et de félicité; on récolterait les expressions d'une vive gratitude, au lieu de la chair des sangliers; on verrait la prospérité publique fondée sur sa base la plus sûre, le bonheur privé. Une chose montre que le duc ne manquait pas de mérite comme fermier, c'est une belle vacherie: une plate-forme centrale règne entre deux rangs de mangeoires pour 78 bêtes, une autre étable en contient un peu moins, une troisième est destinée aux veaux. Il importa 120 vaches suisses très belles, qu'il montrait tous les jours à sa société, car elles ne sortaient jamais. J'ajouterai à cela la bergerie, la mieux construite que j'aie vue en France, et il me semble avoir aperçu de la pagode une partie de la ferme mieux traitée et labourée que dans le pays; il aura donc amené probablement des laboureurs étrangers. Il y a du mérite en cela, mais grande part en revient à l'exil. Chanteloup n'eût jamais été ni bâti, ni arrangé, ni meublé, si le duc fût resté à Versailles. Il en a été de même avec le duc d'Aiguillon. Les ministres eussent envoyé le pays à tous les diables, avant d'avoir élevé de tels édifices ou formé de tels établissements, si on ne les avait chassés de la cour. Visité, à Amboise, les aciéries fondées par le duc de Choiseul. La vigne est la principale culture. — 37 milles.

Le 11. — Blois, vieille ville dans une jolie situation sur la Loire, beau pont de pierre de onze arches. On visite le château, les souvenirs historiques qu'il renferme l'ayant rendu fameux. On nous fit voir la salle du conseil et la cheminée devant laquelle se tenait le duc de Guise quand un page du roi vint lui dire de se rendre près de celui-ci, la porte où il fut poignardé, la tapisserie qu'il relevait déjà pour pénétrer dans le cabinet, la tour où l'on jeta son frère, et un trou dans le donjon de Louis XI, sur lequel le guide nous raconta plusieurs histoires effrayantes, du même ton que son collègue, le gardien de l'abbaye de Westminster, récite sa monotone histoire des tombeaux. Le meilleur résultat du spectacle des lieux ou des murs témoins d'actions généreuses, pleines d'audace, d'importance, est l'impression qu'ils font sur l'esprit ou plutôt sur le coeur de celui qui les contemple, car c'est une émotion de sentiment plutôt qu'un effort de réflexion. Les meurtres ou exécutions politiques accomplis dans ce château, quoique non sans intérêt, ont été infligés et soufferts par des hommes qui n'ont droit ni à notre amour, ni à notre vénération. Les temps et les hommes nous inspirent également le dégoût. Un fanatisme et une ambition, l'un et l'autre sombres, perfides et sanglants, ne permettent aucuns regrets. De tels hommes n'étaient propres sans doute qu'à de telles rivalités. Quitté la Loire et passé à Chambord. Grande quantité de vignes, poussant très bien, sur un mauvais sable que le vent agite. Que mon ami Le Blanc serait heureux si ses plus maigres dunes de Cavenham lui donnaient annuellement 100 douzaines de bon vin par acre! Embrassé d'un coup d'oeil 2 000 acres de ces vignes.

Visité le château royal de Chambord, bâti par François 1er, ce prince magnifique, et habité par feu le maréchal de Saxe. On m'avait beaucoup parlé de ce château, et il a surpassé mon attente. Il donne une grande idée de la splendeur de François 1er. En comparant les époques et les ressources, Louis XIV et son ancêtre, je préfère infiniment Chambord à Versailles. Les appartements en sont vastes, nombreux et bien distribués. J'admirai particulièrement l'escalier de pierre au centre du bâtiment, qui, étant en ligne spirale double, renferme deux escaliers distincts, l'un au-dessus de l'autre, de façon que deux personnes peuvent monter ou descendre à la fois sans se voir. Les quatre appartements des combles, à voûtes de pierre, ne sont pas de moindre goût. Le comte de Saxe en avait transformé un en un charmant théâtre, très commode. On nous montra l'appartement occupé par ce grand capitaine et la chambre où il mourut. Si ce fut ou non dans son lit, c'est un problème laissé, à résoudre aux fureteurs d'anecdotes. Le bruit commun en France est qu'il fut atteint au coeur dans un duel avec le prince de Conti, venu tout exprès, et que l'on prit le plus grand soin de le cacher au roi Louis XV, car son amitié pour le maréchal était si vive, qu'il eût certainement banni le prince du royaume. Plusieurs pièces ont été arrangées au goût du jour, soit par le maréchal, soit par les gouverneurs qui lui ont succédé. Dans l'une d'elles se voit un beau portrait de Louis XIV à cheval. Près du château sont les quartiers du régiment de 1 500 chevaux, formé par le maréchal, et que Louis XV lui donna, en fixant Chambord pour garnison, tant que son colonel y résiderait. Il vivait ici sur un grand pied, vénéré de son souverain, comme de tout le royaume. Le château n'est pas bien situé, il est trop bas et sans la moindre perspective; du reste le pays en général est si uni, qu'il serait difficile d'y découvrir une éminence. De la plate-forme on découvre un horizon dont les trois quarts sont couverts par le parc ou forêt; le mur qui l'entoure renferme 20 000 arpents remplis à profusion de toute sorte de gibier. De grandes clairières sont ou incultes, ou en bruyères, ou mal cultivées; je ne pouvais m'empêcher de penser que, si jamais il prenait au roi de France l'idée d'établir une ferme-modèle sur le système de récoltes-racines suivi en Angleterre, c'était ici qu'il le fallait faire. Qu'il donne le château pour résidence au directeur et à son monde, que l'on convertisse en étables les casernes qui ne servent plus à rien maintenant, et les profits du bois suffiront à l'achat du bétail et à la mise en oeuvre de toute l'entreprise. Quelle comparaison y a-t-il entre l'utilité d'un tel établissement et celui qu'à bien plus grands frais on a fait ici d'un haras, qui ne peut produire par sa tendance que du mal? J'ai beau recommander de semblables institutions; on ne s'en est jamais occupé nulle part, et jamais on ne s'en occupera, jusqu'à ce que l'humanité soit régie par des principes absolument contraires à ceux d'à présent, jusqu'à ce que l'on pense que le progrès d'une agriculture nationale demande autre chose que des académies et des mémoires. — 35 milles.

Le 12. — À deux milles du port, nous avons tourné la grande route d'Orléans. Un vigneron nous a informés ce matin que la gelée avait été assez forte pour faire du mal au raisin; et je dois dire que, depuis quatre ou cinq jours, le ciel a été constamment clair, le soleil brillant, mais qu'il a soufflé un vent de nord-est si froid, que l'on eût dit nos journées claires d'avril en Angleterre; nous n'avons pas quitté nos surtouts de toute la journée. Dîné à Clarey (Cléry) et visité le tombeau de ce tyran, si habile et si sanguinaire, Louis XI: il est en marbre blanc; le roi est représenté à genoux, implorant, je suppose, pour ses bassesses et ses meurtres, un pardon qui, sans doute, lui fut promis par ses prêtres. Arrivé à Orléans. — 30 milles.