Le 13. — Ici mes compagnons, pressés d'arriver aussitôt que possible à Paris, ont pris la route directe; comme je l'avais déjà parcourue, j'ai préféré celle de Fontainebleau par Petivier (Pithiviers). Un de mes motifs pour cette résolution était de voir Denainvilliers, résidence de feu le célèbre M. du Hamel, le lieu des expériences d'agriculture, qu'il a rapportées dans plusieurs de ses ouvrages. Étant tout près à Petivier, j'y allai à pied pour le plaisir de parcourir des terres dont j'avais si souvent entendu parler, les regardant avec une sorte de vénération classique. Son homme d'affaires, qui conduisait la ferme, étant mort, je ne pus recueillir beaucoup de renseignements sur lesquels on pût se fier. Il en eût été autrement si M. Fougeroux, le propriétaire actuel, ne s'était trouvé absent. J'examinai le sol, point capital dans toutes les expériences dont il y a des conclusions à tirer; je pris aussi quelques notes d'agriculture usuelle. Ayant appris, de l'ouvrier qui me guidait, que les instruments en usage, du temps de M. du Hamel, existaient encore dans un grenier, j'allai avec plaisir les voir, et je trouvai, autant que je me le rappelle, qu'ils avaient été parfaitement représentés dans les planches qui en ont été données par leur ingénieux auteur. Je fus satisfait de les voir mis en réserve jusqu'à ce qu'un autre fermier voyageur, aussi enthousiaste que moi-même, contemple les vénérables reliques d'un génie bienfaisant. Il y a un poêle et une étuve à sécher les grains, également décrits par lui; dans une haie derrière la maison, une collection d'arbres exotiques très curieux, en bon état, et le long des chemins, près du château, plusieurs avenues de frênes, d'ormes et de peupliers ont été plantées par M. du Hamel. J'éprouvai un plaisir encore plus grand de trouver que Denainvilliers n'était pas un domaine insignifiant: de vastes terrains, un château de bonne apparence, avec offices, jardin, etc., tout ce qui annonce la fortune, prouvent que si cet infatigable auteur a échoué dans quelques-unes de ses entreprises, la cour ne s'en est pas moins honorée en le récompensant, et on ne le laissa pas, comme tant d'autres, chercher dans l'obscurité le prix que l'industrie obtient de ses propres efforts. Quatre milles avant Malsherbes (Malesherbes), de beaux arbres ont été plantés de chaque côté de la route par M. de Malsherbes (Malesherbes); c'est un effort remarquable pour embellir un pays plat. Pendant plus de deux milles, ce sont des mûriers; ils se joignent à ces magnifiques plantations de Malsherbes, qui comprennent une grande variété des arbres les plus curieux importés en France. — 36 milles.

Le 14. — Après trois lieues dans la forêt de Fontainebleau, je suis arrivé dans cette ville, et j'ai visité le château auquel plusieurs rois ont tellement ajouté, qu'il n'est plus aisé de faire la part de François 1er, son fondateur. Il n'a pas si bon air que Chambord. C'était une résidence favorite des Bourbons, cette famille de Nemrods. Parmi les appartements que l'on montre, ceux du Roi, de la Reine, de Monsieur et de Madame sont les principaux; la dorure semble l'ornement en vogue, mais, dans le boudoir de la reine, elle est parfaitement employée et avec une extrême élégance. La décoration de cette délicieuse petite retraite est exquise, et rien ne peut surpasser le goût des ornements qu'on y a prodigués. Dans ce palais, les tapisseries de Beauvais et des Gobelins se montrent à leur avantage. Je remarquai avec plaisir que la galerie de François 1er avait été conservée dans son ancien état jusqu'aux chenets, qui sont ceux dont se servait ce monarque. Le jardin est insignifiant, et il ne faut pas comparer le grand canal (comme on l'appelle) avec celui de Chantilly. Dans l'étang proche du palais, il y a des carpes aussi grosses et aussi apprivoisées que celles du prince de Condé. Mon hôte pensa sans doute qu'il ne faut pas que l'on visite gratis les résidences royales, car il me fit payer 10 livres un dîner qui ne m'aurait pas coûté plus de moitié à l'hôtel de l'Étoile et de la Jarretière à Richmond. Gagné Meulan (Melun). — 34 milles.

Le 15. — Traversé, sur un espace considérable, la royale forêt de chênes de Sénart. Aux environs de Montgeron, champs sans clôtures, produisant avec la récolte autant de perdrix qu'il en faut pour la manger, car le nombre en est énorme. On peut compter en moyenne une couvée pour deux acres, outre certaines places favorites où elles foisonnent beaucoup plus. À Saint-George-Villeneuve, la Seine surpasse la Loire en beauté. Rentré à Paris en renouvelant mon observation, qu'on ne trouve pas sur les routes qui y aboutissent le dixième du mouvement des environs de Londres. Descendu à l'hôtel de Larochefoucauld. — 20 milles.

Le 16. — Accompagné le comte à Liancourt. — 38 milles.

J'y allais faire une visite de trois ou quatre jours; mais toute la famille s'employa si bien à me rendre l'endroit agréable sous tous les rapports, que j'y ai passé plus de trois semaines. À environ un demi-mille se trouvait une suite de collines en grande partie abandonnées. Le duc de Liancourt l'a dernièrement convertie en jardin anglais, avec bosquets, allées sinueuses, bancs de verdure et tonnelles. Le site est très heureux. Des sentiers ornés suivent le bord des pentes, pendant trois ou quatre milles, les vues qu'ils offrent sont agréables, dans quelques endroits elles ont de la grandeur. Près du château, la duchesse a fait construire une ménagerie et une laiterie d'un goût charmant. Le boudoir et l'antichambre sont fort jolis, le salon élégant; la laiterie elle- même est tout en marbre. Dans un village près de Liancourt, le duc a fondé une manufacture de toiles et de tissus mêlés, fil et coton, qui promet de rendre de grands services; on y compte 25 métiers, et on se prépare à en monter d'autres. La filature pour ces métiers emploie un grand nombre de bras, qui autrement seraient inoccupés; car, bien que la contrée soit populeuse, il n'y a aucune espèce de manufactures. De tels efforts méritent d'être loués hautement. À ceci se rattache un excellent projet du duc pour donner à la génération nouvelle des habitudes d'industrie. Les filles pauvres sont reçues dans une institution où on leur apprend un métier: on leur enseigne la religion, la lecture, l'écriture et le filage du coton; elles y restent jusqu'à l'âge de se marier, et on leur donne alors pour dot une portion déterminée de leurs gains. Il y a aussi un autre établissement (pour lequel je me récuse) destiné à former les orphelins de l'armée à être soldats. Le duc a élevé pour eux de grands bâtiments parfaitement aménagés. Le tout est dirigé par un digne et intelligent officier, M. Leroux, capitaine de dragons et croix de Saint-Louis, qui surveille tout lui-même. Le nombre des enfants est maintenant de 120, tous en uniforme. Mes idées ont maintenant pris une tournure que je suis trop vieux pour changer: j'aurais mieux aimé voir 120 garçons élevés à la charrue, dans des principes meilleurs que ceux d'à présent; mais, il faut l'avouer, l'établissement est fait dans un but d'humanité, et la conduite en est excellente.

Je reconnus à Liancourt la fausseté des idées que je m'étais faites, avant mon voyage en France, d'une maison de campagne dans ce royaume. Je m'attendais à n'y voir qu'une copie de la capitale, toutes les formes assommantes de la ville, moins ses plaisirs; mais je me détrompai. La vie et les occupations ressemblent beaucoup plus à celles d'une résidence de grand seigneur anglais que l'on ne se l'imaginerait ordinairement. On trouve le thé servi, si l'on veut descendre déjeuner; puis la promenade à cheval, la chasse, les plantations, le jardinage, mènent jusqu'au dîner, que l'on ne sert qu'à deux heures et demie, au lieu de l'ancienne habitude de midi; la musique, les échecs, ainsi que les autres passe-temps ordinaires d'un salon de compagnie et une bibliothèque de sept ou huit mille volumes permettent d'employer agréablement les loisirs qui restent. On voit que la façon de vivre est en grande partie la même dans les différents pays d'Europe. Il faut ici que les ressources de l'intérieur soient très nombreuses; car, avec un tel climat, on ne peut compter sur celles du dehors; la quantité de pluie qui tombe est incroyable. J'ai remarqué que pendant vingt-cinq ans, en Angleterre, je n'ai jamais été retenu à la maison par la pluie; il peut tomber une forte averse, qui dure plusieurs heures; mais saisissant le moment, on peut se permettre un tour de promenade, soit à pied, soit à cheval. Depuis mon séjour à Liancourt, nous avons eu une pluie incessante, si forte, que je ne pouvais aller du château au pavillon du duc sans courir le risque d'être traversé. Il est tombé pendant dix jours plus d'eau, j'en suis sûr, si on avait pu la mesurer, qu'il n'en tombe jamais en Angleterre pendant un mois. C'est une mode nouvelle, en France, que de passer quelque temps à la campagne: dans cette saison et depuis plusieurs semaines Paris est comparativement désert. Quiconque a un château s'y rend, les autres visitent les plus favorisés. Cette révolution remarquable dans les habitudes françaises est certainement le meilleur emprunt fait à notre pays, et son introduction avait été préparée par les enchantements des écrits de Rousseau. L'humanité doit beaucoup à cet admirable génie, chassé, de son vivant, de pays en pays avec autant de fureur qu'un chien enragé, grâce à cet ignoble esprit de superstition qui n'a pas encore reçu le dernier coup.

Les femmes du premier rang, en France, rougiraient, à présent, de laisser allaiter leurs enfants par d'autres, et les corsets, qui si longtemps torturèrent, comme encore en Espagne, le corps de la pauvre jeunesse, sont universellement bannis. Le séjour à la campagne n'a pas encore produit d'effets aussi remarquables, mais ils n'en sont pas moins sûrs et n'amélioreront pas moins toutes les classes de la société.

Le duc de Liancourt, devant présider l'assemblée provinciale de l'élection de Clermont se rendit à la ville pour plusieurs jours et m'invita au dîner de l'assemblée, où se devaient trouver plusieurs agriculteurs en renom. Ces assemblées, proposées depuis de si longues années par les patriotes français et surtout par le marquis de Mirabeau, le célèbre ami des hommes; reprises par M. Necker, et jalousées par certaines personnes ne voyant pas de gouvernement meilleur que celui sur les abus duquel se fondait leur fortune, ces assemblées, dis-je, m'intéressaient au plus haut point. J'acceptai l'invitation avec plaisir. Il s'y trouvait trois grands cultivateurs, non pas propriétaires, mais fermiers. J'examinai avec attention leur conduite en face d'un grand seigneur du premier rang, d'une fortune considérable et très haut en l'estime du roi; à ma grande satisfaction ils s'en tirèrent avec une aisance et une liberté fort convenables quoique modestes, d'un air ni trop dégagé ni trop obséquieux pour être en désaccord avec nos idées anglaises. Ils émirent leur opinion librement et s'y tinrent avec une confiance convenable. Un spectacle plus singulier était la présence de deux dames au milieu de vingt-cinq à vingt-six messieurs; une telle chose ne se ferait pas en Angleterre. — Dire que les coutumes françaises l'emportent à cet égard sur les nôtres, c'est affirmer une vérité qui saute aux yeux. Si les femmes sont éloignées des réunions où l'entretien doit rouler sur des sujets plus sérieux que ceux qu'on traite d'ordinaire dans la conversation, elles resteront dans l'ignorance, ou bien se jetteront dans les extravagances d'une éducation exagérée, pédante, affectée, en un mot rebutante chez elles. L'entretien d'hommes s'occupant de choses importantes est la meilleure école pour une femme.

La politique, dans toutes les sociétés que j'ai vues, roulait beaucoup plus sur les affaires de Hollande que sur celles de France. Tout le monde parlait d'apprêts pour une guerre avec l'Angleterre; mais les finances françaises sont dans un tel désordre, que les mieux informés la déclarent impossible. Le marquis de Vérac, dernier ambassadeur à La Haye (envoyé, disent les politiques anglais, pour soulever une révolution), a passé trois jours à Liancourt. On peut croire qu'il se montrait prudent au milieu d'une compagnie si mêlée; mais il ne faisait pas mystère de ce que cette révolution qu'il était chargé de provoquer en Hollande pour changer le stathouder ou réduire son pouvoir, avait été depuis longtemps combinée et tramée de manière à défier toutes chances mauvaises, si le comte de Vergennes n'eût compromis cette affaire, à force de manoeuvres pour se rendre nécessaire au cabinet de Versailles. Ceci s'accorde avec les idées de quelques Hollandais, hommes de sens, à qui j'en avais parlé.

Pendant mon séjour à Liancourt, mon ami Lazowski m'accompagna dans une petite excursion de deux jours à Ermenonville, chez M. le marquis de Girardon (Girardin). Nous passâmes par Chantilly et Morefountain (Mortfontaine), maison de campagne de M. de Mortfontaine, prévôt des marchands de Paris. On m'avait dit qu'elle était arrangée à l'anglaise. Il y a deux parties bien distinctes: l'une est un jardin sillonné de sentiers sinueux et orné d'une profusion de temples, de bancs, de grottes, de colonnes, de ruines et que sais-je encore? J'espère que les Français qui n'ont point vu notre pays ne prendront point ceci comme échantillon du goût anglais, qui en diffère autant que le style régulier du siècle passé. L'autre, dont l'eau forme le principal ornement, a une gaieté, une vie, qui contrastent bien avec les collines sombres et tristes qui l'encadrent, et que revêt une solitude propre au pays environnant. On a fait beaucoup ici, et peu s'en faut que l'on ait atteint la perfection que le pays comporte.