Gagné Ermenonville à travers une autre partie de la forêt du prince de Condé, qui confine aux jardins du marquis de Girardin. Cet endroit est devenu fameux depuis la résidence et la mort du malheureux et immortel Rousseau, dont chacun ici connaît la tombe, et l'on s'y rend de toutes parts. Il a été décrit, et on en a gravé les principales vues; en faire une nouvelle description ne causerait que de l'ennui. Je me contenterai d'une ou deux observations qui ne me semblent point avoir été faites par d'autres. Les deux lacs et la rivière présentent trois points de vue différents. On nous montra d'abord celui qui est si fameux par la petite île des Peupliers, dans laquelle repose ce qu'il y avait de périssable dans cet extraordinaire et inimitable écrivain. Ce paysage est parfaitement conçu et exécuté. Le lac a de quarante a cinquante acres; des collines l'entourent de deux côtés, de hautes futaies ferment les autres de façon à l'isoler entièrement. Les restes du génie que nous avons perdu impriment à cette scène un caractère mélancolique auquel les ornements siéraient peu; aussi n'y en a-t-il que quelques-uns. C'était par une soirée calme que nous le visitions. Le soleil, en se couchant, allongeait les ombres sur le lac, et le silence semblait reposer sur les eaux qu'aucun souffle ne ridait, comme le dit un poète, je ne sais lequel. Les hommes illustres à qui est dédié le temple des Philosophes, et dont les noms sont gravés sur ses colonnes, sont: Newton, Lucem; Descartes, Nil in rebus inane; Voltaire, Ridiculum; Rousseau, Naturam; et, sur une autre colonne non terminée: Quis hoc perficiet? L'autre lac est plus grand; il remplit tout le fond de la vallée autour de laquelle s'élèvent des collines sauvages, de rochers ou de sable infertile, ou nues ou revêtues de bruyères; quelques endroits sont boisés, d'autres parsemés de genièvres. Le caractère est ici celui d'une nature sauvage, l'art s'est caché autant qu'il était compatible avec un accès facile. Une rivière forme l'autre tableau, en serpentant au milieu d'une pelouse partant de la maison, parsemée de bouquets de bois. Le terrain est trop plat pour faire un heureux effet, nulle part on ne le voit à son avantage.

Le lendemain matin, nous allâmes d'Ermenonville à Brasseuse, résidence de madame du Pont, soeur de la duchesse de Liancourt. Quelle fut ma surprise de trouver un grand agriculteur dans cette vicomtesse! Une dame, une Française, assez jeune encore pour goûter tous les plaisirs de Paris, vivant à la campagne et s'occupant de ses terres, c'était un spectacle inattendu. Elle fait probablement plus de luzerne que qui que ce soit en Europe, 250 arpents. Elle me donna, avec un agrément et une simplicité charmante, des détails sur ses luzernières et sa laiterie: mais ce n'est les ici le lieu d'en parler. Retourné à Liancourt par Pont, où l'on passe l'eau sur trois arches soutenues de façon originale, chaque culée consistant en quatre piliers, avec un chemin de halage sous l'une des arches; la rivière et navigable.

La chasse était un des amusements du matin auxquels je prenais part à Liancourt. Pour le cerf, les chasseurs forment autour du bois une ligne qu'ils vont toujours resserrant, et il est rare que plus d'une seule personne puisse tirer; c'est plus ennuyeux qu'on ne saurait aisément se l'imaginer; comme la pêche à la ligne, une attente incessante et un désappointement perpétuel. La chasse aux perdrix et au lièvre est presque aussi différente de ce qui se pratique en Angleterre. Nous nous y livrions dans la belle vallée de Catnoir (Catenoy), à cinq ou six milles de Liancourt.

On se mettait en file, à 30 yards environ l'un de l'autre, ayant chacun derrière soi un domestique avec un fusil chargé tout prêt pour quand on aurait fait feu: de cette façon, nous parcourions la vallée en travers, forçant le gibier à se lever devant nous. Quatre ou cinq couples de lièvres et une vingtaine de couples de perdrix formaient les trophées de la journée. Cette chasse a pour moi peu de charmes de plus que celle du cerf à l'affût. Le meilleur résultat pour moi de cet exercice en campagne, c'est l'entrain du dîner qui couronne le jour. Pour en jouir, il ne faut pas que la fatigue ait été trop grande. Un excès de gaîté après un excès d'exercice est une affectation propre à de jeunes écervelés (je me rappelle bien d'en avoir été de mon temps); mais quelque chose au delà de la modération met l'excitation du corps à l'unisson de celle de l'esprit, et la bonne compagnie est alors délicieuse. Dans de telles occasions, nous revenions trop tard pour le dîner; on nous en servait un exprès, pour lequel nous ne faisions autre toilette que de changer de linge; ce n'était pas alors que le champagne de la duchesse avait le moins de bouquet. Un homme n'est pas bon à pendre qui ne sait boire un peu trop le cas échéant; mais prenez-y garde: revenez-y par trop souvent et que cela tourne en réunions bachiques, la fleur du plaisir se fane, et vous devenez un de nos chasseurs de renard d'autrefois.

Un jour que nous dînions ainsi à l'anglaise, buvant à la charrue, à la chasse, à je ne sais quoi, la duchesse de Liancourt et quelques-unes de ses dames vinrent par partie nous visiter. Ce pouvait être pour elles l'occasion de trahir leur malignité, en cachant à peine sous les sourires leur mépris pour des façons étrangères; il n'en fut rien, elles ne manifestèrent qu'une curiosité enjouée, un plaisir naturel à voir les autres gais et heureux. «Ils ont été de grands chasseurs aujourd'hui, disait l'une. Oh! Ils s'applaudissent de leurs exploits. — Ont-ils bu en l'honneur du fusil? disait l'autre. Ils ont bu à leurs maîtresses certainement, ajoutait une troisième. J'aime à les voir en gaîté, il y a là quelque chose d'aimable dans ceci.» Il semblera peut- être superflu de prendre note de semblables bagatelles; mais qu'est-ce que la vie, les bagatelles mises de côté? Elles caractérisent une nation mieux que les grandes affaires. Au conseil, dans la victoire, dans la défaite, dans la mort, l'humanité, je le suppose, est toujours et partout la même. Les riens font plus de différence, et le nombre est infini de ceux qui me donnent l'idée de l'excellent naturel des Français. Je n'aime ni un homme ni un écrit montés sur des échasses et vêtus de cérémonie. Ce sont les sentiments de tous les jours qui donnent la couleur à notre vie, et qui les goûte le mieux a le plus de chances d'atteindre le bonheur. Mais, bien à mon regret, il est temps de quitter Liancourt. Pris congé de la bonne duchesse, dont l'hospitalité et la bienveillance ne doivent pas être de sitôt oubliées. — 51 milles.

Les 9, 10 et 11. — Revenu par Beauvais et Pontoise à Paris, où je viens pour la quatrième fois. Je m'y confirme dans l'idée que les routes de la banlieue sont des déserts en comparaison de celles de Londres.

Par quel moyen cette ville se relie-t-elle à la campagne? Les Français doivent être le peuple le plus casanier du globe; une fois en place, il ne leur doit pas même venir l'idée d'en bouger; ou bien il faut que les Anglais soient le plus remuant de tous les peuples et trouvent plus de plaisir à passer d'un endroit à l'autre que de jouir de la vie en aucun. Si la noblesse française ne se rendait dans ses terres que sur l'ordre de la cour, les routes ne seraient pas plus solitaires. — 25 milles.

Le 12. — Mon intention était de loger en garni; mais, en arrivant à l'hôtel de Larochefoucauld, j'ai trouvé ma bonne duchesse aussi hospitalière à la ville qu'à la campagne; elle m'avait fait préparer un appartement. La saison est si avancée, que je ne resterai à Paris que le temps nécessaire pour voir les monuments publics. Cela s'arrangera bien avec mes visites à quelques savants pour lesquels j'ai des lettres de recommandation, et me laissera la soirée pour les nombreux théâtres de cette ville. Dans mes notes, après un coup d'oeil rapide sur ce que je vois d'une cité aussi connue en Angleterre, il m'arrivera de décrire plutôt mes idées et mes sentiments que les objets en eux-mêmes; qu'on se le rappelle bien, je me propose de dédier ce journal négligé bien plus aux riens qu'aux choses d'une importance réelle. Des tours de la cathédrale, on embrasse tout Paris. C'est une grande ville, même pour ceux qui ont vu Londres du haut de Saint-Paul. Sa forme circulaire lui donne un grand avantage; la clarté de son ciel, un plus grand encore. Il est maintenant si pur, qu'on se croirait en été. Les nuages de fumée de charbon de terre qui enveloppent toujours Londres empêchent de bien distinguer la grandeur de la capitale, mais je la crois excéder Paris au moins d'un tiers. Le Parlement est défiguré par une porte dorée de mauvais goût et de grands toits à la française. L'hôtel des Monnaies est un bel édifice, et la façade du Louvre une des plus élégantes du monde, parce que (pour l'oeil au moins) ils ne sont pas couverts d'un toit; sitôt que paraît le toit, le bâtiment en souffre. Je ne me rappelle pas un seul édifice renommé par sa beauté (ceux où il y a des dômes exceptés) dans lesquels la toiture ne soit si plate, qu'on ne l'y aperçoive point ou à peine. Quel oeil avaient donc les artistes français pour charger tant d'édifices de combles dont l'élévation est destructive de toute beauté? Chargez le Louvre de ceux qui défigurent le Parlement ou les Tuileries, que deviendra- t-il? Passé la soirée à l'Opéra, que j'ai cru un beau théâtre jusqu'à ce que l'on m'ait dit qu'il avait été bâti en six semaines; alors ce ne fut plus rien pour moi, supposant qu'il devait crouler dans six ans. L'idée de durée est une des plus essentielles à l'architecture; quel plaisir donnerait une belle façade en carton peint? On donnait l'Alceste de Gluck avec mademoiselle Saint-Huberty, la première chanteuse, une excellente actrice. Quant à la mise en scène, aux costumes, aux décors, au ballet, ce théâtre bat Haymarket tout à plat.

Le 14. — Traversé Paris pour voir M. Broussonnet, secrétaire de la Société d'agriculture, rue des Blancs-Manteaux; il est en Bourgogne. Visité M. Cook, de Londres, qui attend ici la saison pour montrer au duc d'Orléans son drill plough[8]; voilà une idée française d'améliorer l'agriculture de cette façon. On doit savoir marcher avant d'apprendre à danser. Il y a de l'agilité dans les cabrioles, et même on peut y mettre de la grâce; mais pourquoi en faire? Il a beaucoup plu aujourd'hui, il est presque incroyable, pour une personne habituée à Londres, combien les rues de Paris sont sales et le danger qu'il y a à les parcourir; la plupart manquent de trottoirs. La table était très garnie; il s'y trouvait quelques politiques, et on a causé de l'état présent de la France. L'opinion générale semble être que l'archevêque ne pourra tirer le pays de sa situation actuelle; les uns prétendent qu'il lui en faudrait la volonté, d'autres, le courage, d'autres encore, la capacité. Certains ne le croient attentif qu'à son propre intérêt; suivant les autres, les finances sont trop dérangées pour être rétablies par aucun système, hors la réunion des états généraux du royaume, et une telle assemblée ne peut se faire sans provoquer une révolution dans le gouvernement. Tous s'accordent à pressentir quelque chose d'extraordinaire, et l'idée d'une banqueroute est loin d'être rare. Mais qui aura le courage de s'en charger?

Le 14. — Abbaye des Bénédictins de Saint-Germain, piliers de marbre africain, etc., etc. — C'est la plus riche de France; l'abbé a 300 000 livres (13 125 l. st.). La patience m'échappe, quand je vois disposer de tels revenus comme on le faisait au dixième siècle et non selon les idées du dix-huitième. Quelle magnifique ferme on créerait avec le quart seulement de cette rente! Quels navets, quels choux, quelles pommes de terre, quels trèfles, quels moutons, quelle laine! Est-ce que tout cela ne vaut pas mieux qu'un prêtre à l'engrais? Si un actif fermier anglais était derrière cet abbé, il ferait plus de bien à la France, avec moitié de sa prébende, que la moitié des abbés du pays avec toutes les leurs. Passé près de la Bastille, autre objet propre à faire vibrer dans le coeur de l'homme d'agréables émotions. Je mis en quête de bons cultivateurs, et à chaque coin je me heurte contre, des moines et des prisons d'État. — À l'Arsenal, pour voir M. Lavoisier, ce célèbre chimiste dont la théorie, anéantissant le phlogistique, a fait autant de bruit que celle de Stahl, qui l'établissait. Le docteur Priestley m'avait donné pour lui une lettre de recommandation. Dans la conversation, je parlai de son laboratoire; il m'y a donné rendez-vous pour mardi. Revenu par les boulevards à la place Louis XV, qui n'est pas, à proprement parler, une place, mais la magnifique entrée d'une grande ville. Les façades des deux édifices qu'on vient d'y élever sont parfaites. L'union de la place Louis XV avec tes Champs-Élysées, le jardin des Tuileries et la Seine lui donne un aspect de grandeur et d'élégance; c'est la partie la mieux bâtie et la plus agréable de Paris; on n'est pas dans la boue, et l'on respire librement. Mais, certes, la plus belle chose que j'aie encore vue à Paris, c'est la Halle aux blés, immense rotonde; la couverture, entièrement en bois, sur un nouveau système de charpente, demanderait, pour en donner une idée, quelques planches accompagnées de longues explications; la galerie a 150 pas de circonférence, par conséquent autant de pieds de diamètre: à sa légèreté, on la dirait suspendue par des fées. Des grains, des haricots, des pois et des lentilles sont emmagasinés et vendus sur l'aire centrale; la farine est mise sur des plates-formes de bois dans les divisions qui entourent cette aire. On arrive par des escaliers tournants enlacés l'un dans l'autre, à de grandes salles pour le seigle, l'orge, l'avoine, etc. Le tout est si bien conçu et si admirablement exécuté, que je ne connais pas, en France ou en Angleterre, un monument qui le surpasse. Et si l'appropriation de toutes les parties aux exigences du service, l'adaptation de chacune à sa fin spéciale, unies à cette élégance qui ne demande aucun sacrifice de l'utilité et cette magnificence résultant de la solidité et de la durée, si ces conditions, dis-je, sont celles de l'excellence d'un édifice public, je n'en connais pas un qui l'égale. On ne peut y faire qu'un reproche, sa situation; on l'aurait dû mettre sur le quai pour y décharger les bateaux sans recourir au transport par terre. Le soir, à la Comédie italienne, beau bâtiment, tout le quartier est régulier et nouvellement construit: c'est une spéculation privée du duc de Choiseul, dont la famille y a une loge à perpétuité. On jouait l'Amant jaloux. Il y a une, jeune cantatrice, mademoiselle Renard, dont lit voix est si suave, que, chantant en italien et selon la méthode italienne, elle ferait une charmante artiste.