Visite la tombe du cardinal de Richelieu; noble production du génie, la plus belle statue de beaucoup que j'aie vue. On ne peut souhaiter rien qui soit plus aisé et plus gracieux que l'attitude du cardinal, ni une plus grande expression que celle de la science en larmes. Dîné au Palais-Royal avec mon ami. Le monde y est bien mis, les repas propres, bien préparés et bien servis: mais ici, comme partout ailleurs, il faut payer bon pour de bonnes choses; ne l'oublions pas, payer peu une chose mauvaise n'est point un bon marché. Le soir, à la Comédie française, l'École des Pères, pièce lamentable, genre larmoyant. Ce théâtre, le principal de Paris est un bel édifice avec un portique superbe. Après les salles circulaires de France, comment supporter nos trous oblongs et mal agencés de Londres?

Le 16. — Rendez-vous citez M. Lavoisier. Madame Lavoisier, personne pleine d'animation, de sens et de savoir, nous avait préparé, un déjeuner anglais au thé et au café; mais la meilleure partie de son repas, c'était, sans contredit, sa conversation, soit sur l'Essai de M. Kirwan sur le Phlogistique, qu'elle est en train de traduire, soit sur d'autres sujets qu'une femme de sens, travaillant avec son mari dans le laboratoire, sait si bien rendre intéressants. J'eus le plaisir de visiter cette retraite, théâtre d'expériences suivies par le monde scientifique. Dans l'appareil pour les recherches sur l'air, rien ne frappe autant que la partie destinée à brûler l'air inflammable et vital et à condenser l'eau; c'est une machine admirable. Trois vaisseaux sont tenus en suspension par des index qui accusent immédiatement leurs variations de poids; deux d'entre eux, aussi grands que des demi- barils, contiennent de l'air inflammable, le troisième de l'air vital; un tube de communication le met en rapport avec les autres, qui lui envoient leur contenu pour le brûler, par des arrangements trop complexes pour être décrits sans le secours de planches. On voit que la perte de poids des deux airs, indiquée par leurs balances respectives, est égale à chaque moment au gain du troisième vaisseau, dans lequel l'eau se forme ou se condense, car on ne sait pas encore si cette eau se forme au moment même ou bien se condense. Si elle est exacte (ce que je ne saurais trop dire), c'est une magnifique invention. M. Lavoisier me dit, lorsque j'en louai la construction: «Mais oui, Monsieur, et même par un artiste français!»[9] d'un ton qui semblait admettre leur infériorité générale par rapport aux nôtres. On sait que nous avons une exportation considérable d'instruments de précision pour toutes les contrées de l'Europe, et la France entre autres. Et ceci n'est pas d'hier, car l'appareil qui servit aux académiciens français à mesurer un degré du cercle polaire avait été fait par M. G. Graham[10]. M. Lavoisier nous montra un autre appareil formé d'une machine électrique dans un ballon pour expérimenter les effets de l'électricité dans différents milieux. La cuve à mercure est considérable, elle contient 250 lb.; son réservoir est aussi très grand, mais je ne trouvai pas ses fourneaux si bien calculés, pour obtenir de hautes températures, que certains autres que j'avais vus. Je fus enchanté de le voir magnifiquement logé et avec toutes les apparences d'une fortune considérable. Cela satisfait toujours; les emplois de l'État ne sont jamais en meilleures mains qu'en celles d'hommes qui dépensent ainsi le superflu de leurs richesses. À voir l'usage qu'on fait de l'argent, on croirait que c'est lui qui contribue le moins à l'avancement des choses vraiment utiles à l'humanité; la plupart des grandes découvertes qui ont élargi l'horizon de la science ont été obtenues par des moyens en apparence sans proportions avec leurs fins, par les efforts énergiques d'esprits ardents sortant de l'obscurité et rompant les liens de la pauvreté, peut-être de la misère. — Hôtel des Invalides; le major de l'établissement eut la bonté de m'en faire les honneurs. Le soir, visite à M. Lomond, jeune mécanicien très ingénieux et très fécond, qui a apporté une modification au métier à filer le coton. Les machines ordinaires filent trop dur pour de certaines fabrications; celle-ci donne un fil lâche et mou. Il a fait une découverte remarquable sur l'électricité: on écrit deux ou trois mots sur un morceau de papier; il l'emporte dans une chambre et tourne une machine renfermée dans une caisse cylindrique, sur laquelle est un électromètre, petite balle de moelle de sureau; un fil de métal la relie à une autre caisse, également munie d'un électromètre, placée dans une pièce éloignée; sa femme, en notant les mouvements de la balle de moelle, écrit les mots qu'ils indiquent; d'où l'on doit conclure qu'il a formé un alphabet au moyen de mouvements. Comme la longueur du fil n'a pas d'influence sur le phénomène, on peut correspondre ainsi a quelque distance que ce soit: par exemple, du dedans au dehors d'une ville assiégée, ou pour un motif bien plus digne et mille fois plus innocent, l'entretien de deux amants privés d'en avoir d'autre. Quel qu'en puisse être l'usage, l'invention est fort belle. M. Lomond a plusieurs autres machines curieuses, toutes oeuvres de ses propres mains; le génie de la mécanique lui semble naturel. — Le soir à la Comédie française; Molé jouait dans le Bourru bienfaisant; l'art ne saurait atteindre à une plus grande perfection.

Le 17. — Visite à M. l'abbé Messier, astronome du roi et de l'Académie des sciences; visité l'exposition de l'Académie de peinture au Louvre. Pour un beau tableau d'histoire dans nos expositions de Londres, il y en a ici dix: c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour contre-balancer la différence entre une exposition annuelle et une bisannuelle. Dîné aujourd'hui dans une société dont la conversation a été entièrement politique. La Requête au Roi de M. de Calonne a paru; tout le monde la lit et la discute. On semble cependant généralement d'accord que, sans se décharger lui-même de l'accusation d'agiotage, il a jeté sur les épaules de Monseigneur l'archevêque de Toulouse, premier ministre actuel, un fardeau non petit, et que celui-ci doit se trouver dans un singulier embarras pour repousser cette attaque. Mais l'un et l'autre sont condamnés par tous et en bloc, comme absolument incapables de faire face aux difficultés d'une époque si critique. Toute la compagnie semblait imbue de cette opinion, que l'on est à la veille de quelque grande révolution dans le gouvernement, que tout l'indique: les finances en désordre, avec un déficit impossible à combler sans l'aide des états généraux du royaume, sans que l'on ait une idée précise des conséquences de leur réunion: aucun ministre soit au pouvoir, soit au dehors, ayant assez de talents pour promettre d'autres remèdes que des palliatifs; sur le trône, un prince dont les dispositions sont excellentes, mais à qui font défaut les ressources d'esprit qui lui permettraient de gouverner par lui-même dans un tel moment; une cour enfoncée dans le plaisir et la dissipation, ajoutant à la détresse générale au lieu de chercher une position plus indépendante; une grande fermentation parmi les hommes de tous les rangs qui aspirent à du nouveau sans savoir quoi désirer, ni quoi espérer; en outre, un levain actif de liberté qui s'accroît chaque jour depuis la révolution d'Amérique: voilà une réunion de circonstances qui ne manquera pas de provoquer avant peu un mouvement, si quelque main ferme, de grands talents et un courage inflexible ne prennent le gouvernail pour guider les événements et non pas se laisser emporter par eux. Il est remarquable que jamais pareille conversation ne s'engage sans que la banqueroute n'en soit le sujet; on se pose à son propos cette question curieuse: Occasionnerait-elle une guerre civile et la chute complète du gouvernement? Les réponses que j'ai reçues me paraissent justes; une telle mesure, conduite par un homme capable, vigoureux et ferme, ne causerait certainement ni l'une ni l'autre. Mais, essayée par un autre, elle les amènerait très probablement toutes les deux. On tombe d'accord que les états ne peuvent s'assembler sans qu'il en résulte une liberté plus grande; mais je rencontre si peu d'hommes qui aient des idées justes à cet égard, que je me demande l'espèce de liberté qui en naîtrait. On ne sait quelle valeur donner aux privilèges du peuple; quant à la noblesse et au clergé, si la révolution ajoutait quelque chose en leur faveur, je suis d'avis qu'elle ferait plus de mal que de bien.[11]

Le 18. — Les Gobelins sont sans aucun doute, la première manufacture de tapisseries du monde; un roi peut seul en soutenir de pareilles. Le soir, vu la Métromanie, cette incomparable comédie de Piron, très bien jouée. Plus je vois le théâtre français, plus je l'aime, et je n'hésite pas un moment à le préférer de beaucoup au nôtre. Auteurs, acteurs, édifices, mise en scène, décors, musique, ballets, prenez le tout en masse, il n'y a rien d'égal à Londres. Nous avons certainement quelques brillants de première eau; mais, tout mis en balance, ce n'est pas le plateau de l'Angleterre qui l'emporte. J'écris ce passage d'un coeur plus léger que je ne le ferais s'il me fallait donner la palme à la charrue française.

Le 19. — Charenton près Paris, visité l'École vétérinaire et la ferme de la Société royale d'agriculture. M. Chabert, le directeur général, nous a reçus avec la plus cordiale politesse; j'avais eu le plaisir de connaître en Suffolk M. Flandrein, son second et son gendre. Ils me montrèrent tout l'établissement vétérinaire; il fait honneur au gouvernement de la France. Fondé en 1766, on y ajouta une ferme en 1783 et quatre nouvelles chaires, deux d'économie rurale, une d'anatomie et une de chimie. On m'informe que M. Daubenton, qui est à la tête de la ferme avec un traitement de 6 000 livres par an, professe l'économie rurale, surtout en ce qui regarde les moutons dont un troupeau est gardé pour démonstration. Il y a une vaste salle, bien aménagée pour la dissection des chevaux et autres animaux; un grand cabinet où sont conservées dans l'esprit-de-vin les parties les plus intéressantes de leur corps et aussi celles qui montrent l'effet des maladies. C'est une grande richesse. Cet établissement et un autre semblable près de Lyon ne demandent (sauf les additions de 1783) que la somme modérée de 60 000 livres (2, 600 liv. st.), comme il résulte des écrits de M. de Necker; d'où il paraîtrait (comme dans beaucoup d'autres cas) que ce qui est le plus utile est aussi ce qui coûte le moins. On y compte à présent cent élèves de toutes les provinces de France comme de tous les pays de l'Europe, excepté I'Angleterre, étrange exception quand on voit la grossière ignorance de nos vétérinaires, et que tous les frais pour entretenir un jeune homme ici ne sont que de 100 louis par an pendant les quatre années que dure le cours. Quant à la ferme, elle est sous la direction d'un grand naturaliste, haut placé dans les académies, et dont le nom est célèbre par toute l'Europe pour son mérite dans les branches supérieures de la science. Attendre une pratique sûre de telles gens dénoterait en moi bien peu de connaissance de la nature humaine. Ils croiraient probablement au- dessous d'eux et de leur position dans le monde d'être bons laboureurs, bons sarcleurs de navets, bons bergers; je trahirais par conséquent mon ignorance de la vie, si j'exprimais la moindre surprise d'avoir trouvé cette ferme dans un tel état, que j'aime mieux l'oublier que la décrire. Vu le soir un champ cultivé avec beaucoup plus de succès, mademoiselle Saint-Huberti dans la Pénélope de Piccini.

Le 20. — J'ai été à l'École militaire, établie par Louis XV pour l'éducation de cent quarante jeunes gens de la noblesse; de semblables institutions sont ridicules et injustes. Donner de l'éducation au fils d'un homme qui ne peut la lui donner lui-même, c'est une grande injustice, si on ne lui assure dans la vie une situation qui réponde à cette éducation. Si vous la lui assurez, vous détruisez l'effet de l'éducation, parce que le mérite seul doit donner cette certitude de parvenir. Si, au contraire, vous le faites pour des gens qui ont le moyen, vous chargez le peuple, qui ne l'a pas, pour alléger le fardeau de ceux qui seraient en état de le porter, et c'est ce qu'on est sûr de voir arriver dans de tels établissements.

Passé la soirée à l'Ambigu-Comique, joli petit théâtre entouré de beaucoup d'ordures. Tout le long des boulevards, des cafés, de la musique, du bruit et des filles; de tout, hormis des balayeurs et des réverbères. Il y a un pied de boue, et dans certains endroits pas une lumière.

Le 21. — M. de Broussonnet étant revenu de Bourgogne, j'ai eu le plaisir de passer chez lui une couple d'heures très agréables.

C'est un homme d'une rare activité, possédant une grande variété de connaissances usuelles dans toutes les branches de l'histoire naturelle, et il parle très bien l'anglais. Il est difficile de voir un homme plus propre que M. de Broussonnet pour le poste de secrétaire de la Société royale.

Le 22. — Course au pont de Neuilly, qui passe pour le plus beau de France; c'est de beaucoup le plus beau que j'aie vu. Il se compose de cinq arches plates, en style florentin, toutes d'égale ouverture, construction incomparablement plus élégante et plus frappante que nos arches de différentes grandeurs. Nous avons vu, ensuite la machine de Marly, qui ne fait plus maintenant la moindre impression. L'ancienne résidence de madame du Barry est sur le coteau, juste au-dessus de cette machine. Elle s'est bâtie, au bord de la pente dominant le paysage, un pavillon meublé et décoré avec beaucoup d'élégance. Il y a une table exquise en porcelaine de Sèvres. J'ai oublié le nombre de louis qu'elle coûte. Les Français à qui j'ai parlé de Luciennes se sont récriés contre les maîtresses et les extravagances avec plus de violence que de raison, à mon sens. Qui, en conscience, refuserait à son roi le plaisir d'une maîtresse, pourvu que le jouet ne devînt pas une affaire d'État? Mais Frédéric le Grand avait-il une maîtresse; lui faisait-il bâtir des pavillons, et les meublait-il de tables de porcelaine? Non; mais il avait un tort cinquante fois plus grand. Mieux vaut qu'un roi courtise une jolie femme que les provinces de ses voisins. La maîtresse du roi de Prusse lui a coûté cent millions sterling et cinq cent mille hommes, et, avant que le règne de cette favorite ne soit passé, elle peut en coûter encore autant. Les plus grands génies et les plus grands talents pèsent moins qu'une plume, si la rapine, la guerre et la conquête en sont les suites.