Saint-Germain. — Fort belle terrasse. J'ai trouvé ici M. de Broussonnet, et nous sommes allés dîner, avec M. Breton, chez le maréchal duc de Noailles, qui a une belle collection de plantes curieuses. J'y ai vu le plus beau sophora japonica que je connaisse. — 10 milles.
Le 10. — Une lettre de M. Richard m'a fait entrer dans le jardin anglais de la reine à Trianon. Il contient environ cent acres, arrangés d'après les descriptions que l'on nous donne des jardins chinés, d'où l'on suppose que vient notre style. Il a plus de la manière de sir W. Chambers que de M. Brown;[12] plus d'art que de nature; cela sent plus le faste que le bon goût. On concevrait difficilement une chose que l'art peut placer dans un jardin, qui ne soit pas dans celui-ci. On y voit des bois, des rochers, des pelouses, des lacs, des rivières, des îles, des cascades, des grottes, des promenades, des temples, de tout, jusqu'à un village. Plusieurs parties sont très jolies et bien exécutées. La seule chose à reprendre est l'entassement, erreur qui a conduit à une autre, celle de sillonner la pelouse par trop de sentiers sablés, erreur commune à presque tous les jardins que j'ai vus en France. Mais la gloire du petit Trianon, ce sont les arbres et arbrisseaux exotiques. Le monde entier a été heureusement mis à contribution pour l'orner. On en trouve qui sont à la fois et beaux et curieux pour charmer les yeux de l'ignorance et exercer la mémoire des savants. Parmi les édifices, je citerai le Temple de l'Amour comme vraiment élégant.
Versailles, encore une fois. En parcourant l'appartement que le roi venait de quitter depuis un quart d'heure à peine, et qui portait les traces du léger désordre causé par son séjour, je m'amusais de voir les figures de vauriens circulant sans contrôle dans le palais, jusque dans la chambre à coucher; d'hommes dont les haillons accusaient le dernier degré de misère; et cependant j'étais seul à m'ébahir et à me demander comment diable ils s'étaient introduits. Il est impossible de n'être pas touché de cet abandon négligent, de cette absence de tout soupçon. On aime le maître de maison qui ne se sent pas blessé de voir, en arrivant à l'improviste, son appartement ainsi occupé; s'il en était autrement, tout accès serait bien défendu. C'est encore là un trait de ce bon naturel qui me semble si visible partout en France. Je désirais voir l'appartement de la reine, mais on ne me le permit pas. «Sa Majesté y est-elle? — Non. — Alors pourquoi ne pas le visiter aussi bien que celui du roi? —Ma foi, monsieur, c'est une autre chose!» Parcouru les jardins ainsi que les bords du grand canal, m'étonnant profondément des exagérations des écrivains et des voyageurs. On trouve de la magnificence du côté de l'Orangerie, mais nulle part de la beauté; seulement quelques statues ont assez de mérite pour qu'on souhaite de les voir à l'abri. Comme dimension, le canal ne dit rien aux yeux, et il n'est pas en si bon état qu'un abreuvoir de ferme. La ménagerie est bien, mais n'a rien de grand. Que ceux qui veulent conserver des créations de Louis XIV l'impression qu'ils ont prise dans les écrits de Voltaire aillent voir le canal du Languedoc, et non Versailles. — 14 milles.
Le 24. — Visité, en compagnie de M. de Broussonnet, le cabinet royal d'histoire naturelle et le jardin botanique, qui est arrangé dans un très bel ordre. Ses richesses sont bien connues, et la politesse de M. Thouin, effet de son aimable caractère, donne à ce jardin des charmes qui ne viennent pas seulement de la botanique. Dîné aux Invalides avec M. de Parmentier, le célèbre auteur de tant d'écrits économiques, surtout sur la boulangerie de France. À une quantité considérable de connaissances usuelles, il joint beaucoup de ce feu et de cette vivacité pour lesquelles sa nation est renommée, mais que je n'ai pas trouvés aussi souvent que je m'y attendais.
Le 25. — Paris. Cette grande ville me parait, de toutes celles que j'ai vues, la dernière qu'une personne de fortune modeste devrait choisir pour résidence. Elle est à ce point de vue considérablement inférieure à Londres. Les rues sont très étroites, encombrées par la foule, boueuses pour les neuf dixièmes, et toutes sans trottoirs. La promenade, qui à Londres est si agréable et si aisée que les dames s'y livrent chaque jour, est ici un travail, une fatigue, même pour un homme, par conséquent chose impossible à une femme en toilette. Les voitures sont nombreuses, et le pis c'est qu'il y a une infinité de cabriolets à un cheval, menés par les jeunes gens à la mode et leurs imitateurs, également écervelés, avec tant de rapidité que cela devient un danger et rend les rues périlleuses à moins d'incessantes précautions. Un pauvre enfant a été écrasé et probablement tué devant nos yeux, et j'ai été plusieurs fois couvert des pieds à la tête par l'eau du ruisseau. Cette mode absurde de courir les rues d'une grande capitale sur ces cages à poules vient de la pauvreté ou d'un esprit de misérable économie: on n'en saurait parler trop sévèrement. Si nos jeunes nobles allaient à Londres, dans les rues sans trottoirs, du train de leurs frères de Paris, ils se verraient bientôt et justement rossés de la bonne façon et traînés dans le ruisseau. Ceci rend le séjour difficile pour les personnes et surtout pour les familles qui n'ont pas le moyen d'avoir une voiture; commodité tout aussi chère ici qu'à Londres. Les fiacres, remises, etc., y sont beaucoup plus laids que chez nous, et pour des chaises, il n'y en a plus, elles seraient renversées à tout moment.[13]
À cela se rapporte aussi la nécessité pour toutes les personnes peu aisées de s'habiller en noir, avec des bas également noirs; cette couleur sombre, en société, n'est pas si odieuse que la démarcation qu'elle trace entre un homme riche et un autre qui ne l'est pas. Avec l'orgueil, l'arrogance et la dureté des Anglais riches, elle ne serait pas supportable; mais le bon naturel dominant du caractère français adoucit toutes ces causes malencontreuses d'irritation. Les logements en garni, sans être aussi bons de moitié que ceux de Londres, sont considérablement plus chers. Si, dans un hôtel, vous ne prenez pas toute une enfilade de pièces, il vous faudra monter trois, quatre et cinq étages, et vous contenter en général d'une chambre avec un lit. On conçoit, après l'horrible fatigue des rues ce qu'a de détestable une pareille ascension. Vous avez beaucoup à chercher avant de vous faire accepter comme pensionnaire dans une famille, ainsi qu'on le fait habituellement à Londres, et cela se paye bien plus. Les gages de domestiques sont à peu près les mêmes. On doit, regretter ces désavantages de Paris[14], car autrement je le tiens pour le séjour à préférer par ceux qui aiment la vie des grandes villes. Il n'y a nulle part de meilleure société pour un homme de lettres ou un savant. Leur commerce avec les grands, qui, s'il n'est pas sur le pied d'égalité, ne doit pas avoir lieu du tout, est plein de dignité. Les gens du plus haut rang se tiennent au courant de la science et de la littérature et envient la gloire qu'elles donnent. Je plaindrais volontiers l'homme qui croirait être bien reçu dans un cercle brillant à Londres, sans compter sur d'autres raisons que son titre de membre de la Société royale. Il n'en serait pas de même à Paris pour un membre de l'Académie des sciences, il est assuré partout d'un excellent accueil. Peut-être ce contraste vient-il en grande partie de la différence de gouvernement des deux pays. La politique est suivie avec trop d'ardeur en Angleterre pour permettre que l'on s'occupe dignement du reste; que les Français établissent un gouvernement plus libre, ils ne tiendront plus les académiciens en si haute estime, en face des orateurs qui soutiendront les droits et la liberté dans un libre parlement.
Le 28. — Quitté Paris par la route de Flandre. M. de Broussonnet a eu l'obligeance de m'accompagner jusqu'à Dugny, pour me montrer la ferme d'un agriculteur très capable, M. Cretté de Palluel. À Senlis, j'ai pris la grand'route; à Dammartin, j'ai rencontré par hasard M. du Pré du Saint-Cotin. M'entendant parler culture avec un fermier, il se présenta comme un amateur, me donna un aperçu de plusieurs expériences qu'il avait faites sur ses terres en Champagne, et me promit quelque chose de plus détaillé, en quoi il a fait honneur à sa parole. — 22 milles.
Le 29. — Traversé Nanteuil, où le prince de Condé a un château; Villers-Cotterets, au milieu d'immenses forêts appartenant au duc d'Orléans. Les récoltes de ce pays sont, en conséquence, celles de princes du sang, c'est-à-dire, des lièvres, des faisans, des cerfs et des sangliers. — 26 milles.
Le 30. — Soissons paraît une pauvre ville, sans manufactures, vivant surtout du commerce des blés qui, d'ici, s'en vont par eau à Paris et à Rouen. — 25 milles.
Le 31. — Coucy est magnifiquement situé sur une colline, avec une belle vallée serpentant à ses pieds. J'ai vu à Saint-Gobain, au milieu de grands bois, la fabrique des plus grandes glaces du monde. J'eus la bonne fortune d'arriver une demi-heure avant le coulage du jour. Passé La Fère. Gagné Saint-Quentin, dont les grandes manufactures me prirent mon après-midi tout entière. Depuis Saint-Gobain, les toitures d'ardoises sont les plus belles que j'aie vues en aucun pays. — 30 milles.