1er novembre. — Près de la Belle-Anglaise, j'ai fait un détour d'une demi-lieue pour voir le canal de Picardie, dont on m'avait beaucoup parlé. De Saint-Quentin à Cambrai, le pays s'élève tellement, qu'il a fallu creuser un tunnel à une profondeur considérable au-dessous de plusieurs vallées aussi bien que des collines. Dans l'une de ces vallées se trouve un puits avec escalier voûté pour le visiter. Je comptai 134 marches avant de trouver l'eau, et comme cette vallée est beaucoup au-dessous des vallées adjacentes, on peut en conclure l'étonnante profondeur de ce canal. Sur la porte d'entrée se lit l'inscription suivante: L'année 1781, M. le comte d'Agay étant intendant de cette province, M. de Laurent de Lionni étant directeur de l'ancien et nouveau canal de Picardie, et M. de Champrosé inspecteur, Joseph II, Empereur, Roi des Romains, a parcouru en bateau le canal souterrain depuis cet endroit jusques au puits n° 20, le 28, et a témoigné sa satisfaction d'avoir vu cet ouvrage en ces termes: «Je suis fier d'être homme, quand je vois qu'un de mes semblables a osé imaginer et exécuter un ouvrage aussi vaste et aussi hardi. Cette idée m'élève l'âme.» Ces trois messieurs mènent ici la danse dans un style très français. Le grand Joseph suit humblement leurs traces; et quant au pauvre Louis XVI, aux frais duquel tout fut fait, ces messieurs ont certainement pensé qu'après celui d'un empereur, aucun nom ne pouvait marcher avec les leurs. Les inscriptions des monuments publics ne devraient porter d'autres noms que celui du roi, dont le mérite a patronisé l'oeuvre, et de l'artiste dont le génie l'a exécutée. Quant à la cohue des intendants, directeurs et inspecteurs, qu'elle aille au diable! Ici le canal est large de 10 pieds et haut de 12, entièrement taillé dans une roche crayeuse renfermant des lits de cailloux siliceux (pierre à fusil), sans maçonnerie. On n'a fini comme modèle qu'une petite longueur de 10 toises, elle a 20 pieds en tous sens. Cinq mille toises sont déjà faites de la manière que j'ai dite, toute la partie souterraine, quand le tunnel sera entièrement percé, comptera 7 020 toises (de six pieds chaque), ou 9 milles anglais environ. La dépense s'élève déjà à 1, 200 000 liv. (52 500 l. st.), pour le compléter il faudra 2 500 000 liv. (109 375 l. st.), ce qui donne un total de 4 millions. Il est fait par puits; l'eau n'a que 5 ou 6 pouces de hauteur à présent. Depuis l'administration de l'archevêque de Toulouse, ce grand travail a été arrêté entièrement. Quand nous voyons de tels ouvrages languir faute de fonds, nous devons en toute raison nous demander: «Quels sont donc les services auxquels on pourvoit?» et conclure que chez les rois, les ministres et les nations, l'économie est la première des vertus: sans elle le génie est un feu follet, la victoire un vain bruit, la splendeur d'une cour un vol public.

Visité les manufactures de Cambrai. Ces villes de la frontière de Flandre sont bâties dans le vieux style; mais les rues sont belles, larges, bien pavées et bien éclairées. Point n'est besoin de remarquer que toutes sont fortifiées, et que chaque pied de terre de cette région s'est rendu glorieux ou infâme (selon les sentiments particuliers du spectateur) par beaucoup de guerres les plus sanglantes qui aient affligé et épuisé la chrétienté. Chambre, repas et service excellent à l'hôtel de Bourbon. — 22 milles.

Le 2. — Arrivé par Bouchain à Valenciennes, autre vieille ville qui, comme le reste des cités flamandes, montre plutôt une opulence ancienne qu'une richesse actuelle. — 18 milles.

Le 3. — Orchies. — Le 4. — Lille; il y a dans sa banlieue plus de moulins à vent pour l'extraction de l'huile de colza qu'on n'en peut voir en aucun endroit du monde. On traverse moins de ponts- levis et d'ouvrages fortifiés ici qu'à Calais: la grande force de cette place est dans ses mines et autres souterraines. Passé la soirée au spectacle.

Je fus surpris du cri de guerre qui s'élève contre notre pays. Tous ceux à qui j'ai parlé prétendent que sans aucun doute ce sont les Anglais qui ont amené une armée prussienne en Hollande, et que la France a de justes et nombreuses raisons qui la poussent à la guerre. Il est assez aisé de découvrir l'origine de toute cette violence; c'est le traité de commerce, que l'on exècre ici comme le coup le plus fatal porté aux manufactures du pays. Ces gens sont dans les vraies idées du monopole, tout prêts à jeter 21 millions de leurs concitoyens dans les misères certaines de la guerre, plutôt que devoir l'intérêt, de ces 24 millions de consommateurs prévaloir sur celui des manufacturiers. Rencontré dans la ville beaucoup de petites charrettes traînées par un chien; le propriétaire de l'une d'elles me dit, ce qui me paraît difficile à croire, que son chien tirerait 700 livres pendant une demi-lieue. Les roues sont très hautes par rapport à l'animal, en sorte que son poitrail est beaucoup au-dessous de l'essieu.

Le 6. — Au sortir de Lille, un pont en réparation me fit suivre les bords du canal, sous les ouvrages de la citadelle. Ils sont très nombreux et parfaitement placés sur une éminence en pente douce, entourée de marais peu profonds, faciles à inonder. Traversé Armentières, grande ville pavée. Couché à Mont-Cassel. — 30 milles.

Le 7. — Cassel occupe le sommet de la seule hauteur qui soit en Flandre. On répare le bassin de Dunkerque, si fameux dans l'histoire par une hauteur que l'Angleterre aura payée cher. Je place sur une même ligne d'arrogance nationale Dunkerque, Gibraltar et la statue de Louis XIV, sur la place des Victoires. Il y a beaucoup d'ouvriers à ce bassin; une fois fini, il ne tiendra que vingt à vingt-cinq frégates, ce qui, pour un regard non expérimenté, semble un objet indigne de la jalousie d'une grande nation, à moins qu'elle ne soit jalouse de corsaires.

Je m'informai de l'importation des laines d'Angleterre; on me la donna comme tout à fait insignifiante. Je remarquai qu'en sortant de la ville, mon petit porte-manteau fut aussi scrupuleusement examiné que si je venais de débarquer avec une cargaison de marchandises prohibées; à un fort à deux milles de là, ce fut de même. Dunkerque étant un port franc, la douane est aux portes. Que penserons-nous de nos manufacturiers, qui dans leur demande de lois sur la laine, d'infâme mémoire, amenèrent du quai de Dunkerque à la barre de la Chambre des lords un certain Th. Wilkinson, qui jura que la laine passe à Dunkerque sans que l'on demande ni une entrée ni un droit avec deux douanes qui se contrôlent l'une l'autre, et où l'on fouille jusqu'à un porte- manteau. C'est sur un semblable témoignage que notre législateur, selon le véritable esprit du boutiquier, menaça, par un acte d'amendes et de peines de toutes sortes, les producteurs de laine anglais. — Promenade à Rosendal, près de la ville, où M. Le Brun me montra fort obligeamment ses travaux d'amélioration des dunes. Sur les chemins, on a bâti un grand nombre de jolies petites maisons ayant chacune son jardin et un ou deux champs enclos où l'industrie a tiré parti du sable blanc et mouvant des dunes. La baguette magique de la prospérité a changé le sable en or. — 18 milles.

Le 8. — Quitté Dunkerque et son excellente auberge du Concierge; je n'en ai pas trouvé d'autres en Flandre. Passé à Gravelines, qui, à mon oeil inexpérimenté, sembla la plus forte place que j'aie encore vue; au moins ses ouvrages apparents sont plus nombreux que dans les autres.[15] Si Gengis-Khan ou Tamerlan avaient trouvé des villes comme Lille et Gravelines sur leur chemin, où seraient leurs conquêtes et leur destruction du genre humain? — Arrivé à Calais! Ici se termine mon voyage, qui m'a donné beaucoup de plaisir et plus d'instruction que je ne m'attendais à en rapporter d'un royaume moins bien cultivé que le nôtre. Ç'a été le premier que j'aie fait à l'étranger, et il m'a confirmé dans l'opinion que, si nous voulons bien connaître notre propre pays, il faut que nous voyons quelque peu les autres. Les nations se jugent par comparaison, et on doit mettre au rang des bienfaiteurs de l'humanité les peuples qui ont le mieux établi la prospérité publique sur la base du bonheur privé. M'assurer du degré atteint par les Français dans cette voie a été un des motifs de mon voyage. C'est une enquête qui s'étend loin et n'est pas peu complexe; mais une seule excursion est trop peu de chose pour que l'on y ait pleine confiance. Il faut que je revienne encore et encore avant de me hasarder à conclure. — 15 milles.

Descendu chez Dessein, où j'ai attendu trois jours le paquebot et un vent favorable. (Le duc et la duchesse de Glocester étaient au même hôtel et dans le même cas.) Un capitaine se conduisit envers moi de pauvre façon: il me trompa pour s'engager avec une famille qui ne voulait recevoir personne sur le même bord. Je ne demandai pas même à quelle nation appartenait cette famille. — Douvres, Londres, Bradfield; je ressens plus de plaisir à donner à ma petite-fille une poupée de France qu'à voir Versailles. ANNÉE 1788