Le long voyage que j'avais fait en France l'année précédente me suggéra une foule de réflexions sur l'agriculture et sur les sources et le développement de la prospérité nationale dans ce royaume. Malgré moi ces idées fermentaient dans ma tête, et tandis que je tirais des conclusions relativement aux circonstances politiques de ce grand pays, dans ce qui touche à l'agriculture, j'arrivais à chaque moment à trouver l'importance qu'il y aurait à faire du tout un relevé exact, autant qu'il est possible à un voyageur. Poussé par ces raisons, je me déterminai à essayer de finir ce que j'avais si heureusement commencé.
Juillet 30. — Quitté Bradfield et arrivé à Calais. — 161 milles.
Août 5. — Le lendemain pris la route de Saint-Omer. Passé le Sans-Pareil, ce pont qui sert à deux cours d'eau à la fois; on l'a loué au-delà de son mérite, il coûte plus qu'il ne vaut. Saint- Omer contient peu de choses remarquables; il en contiendrait encore moins s'il était en moi de guider les parlements d'Angleterre et d'Irlande; pourquoi forcer les catholiques à chercher à l'étranger une mauvaise éducation, au lieu de leur permettre de fonder des institutions chez nous, où on les élèverait bien? La campagne se montre plus à son avantage du clocher de Saint-Bertin. — 25 milles.
Le 7. — Le canal de Saint-Omer s'élève par une suite d'écluses. Aire, Lillers, Béthune, villes bien connues dans l'histoire militaire. — 25 milles.
Le 8. — Le pays change: ce n'est qu'une plaine, admirable chemin sablé de Béthune, jusqu'à Arras. Rien dans cette dernière ville, si ce n'est la grande et riche abbaye du Var, qu'on ne voulut pas me laisser voir: ce n'était pas le jour ou quelque prétexte aussi frivole. La cathédrale n'est rien. — 17 milles 1/2.
Le 9. — Jour de marché; en sortant de la ville, j'ai rencontré une centaine d'ânes au moins, chargés les uns d'une besace, les autres, d'un sac, mais en général de toutes choses peu pesantes en apparence; la route fourmillait d'hommes et de femmes. C'est véritablement un marché abondamment pourvu, mais une grande partie du travail du pays se perd, au temps de la moisson, pour fournir aux besoins d'une ville qui, en Angleterre, serait nourrie par la quarantième partie de ce monde. Toutes les fois que je vois bourdonner cet essaim d'oisifs dans un marché, j'en infère, une mauvaise et trop grande division de la propriété. Ici, mon seul compagnon de voyage, ma jument anglaise, me révèle par son oeil un secret, non des plus agréables: elle se fait aveugle et le sera bientôt. Elle a la fluxion périodique, mais notre imbécile de vétérinaire à Bradfield m'avait assuré qu'elle en avait encore pour plus d'un an. Il faut convenir que voilà une de ces agréables situations dans lesquelles peu de personnes croiront qu'on se mette volontiers. Ma foy! C'est bien un échantillon de ma bonne veine; ce voyage n'est guère qu'une corvée que d'autres se font payer pour l'entreprendre sur un bon cheval, moi je paye pour le faire sur un aveugle; pourvu que je ne paye pas en me cassant le cou. — 20 milles.
Le 10. — Amiens. M. Fox a couché ici hier, et la conversation à table d'hôte était fort amusante: on s'étonnait qu'un si grand homme voyageât si simplement. Je demandais quel était son train? Monsieur et madame[16] étaient dans une chaise de poste anglaise, la fille et le valet de chambre dans un cabriolet; un courrier français faisait tenir prêts les chevaux de relais. Que leur faut- il de plus que ces aises et ce plaisir? La peste soit d'une jument aveugle! Mais j'ai travaillé toute ma vie; lui, il parle.
Le 11. — Gagné Aumale par Poix; entré en Normandie. — 25 milles.
Le 12. — De là à Neufchâtel par le plus beau pays que j'aie vu depuis Calais. Nombreuses maisons de campagne appartenant aux marchands de Rouen. — 40 milles.
Le 13. — Ils ont bien raison d'avoir des maisons de campagne pour sortir de cette grande et vilaine ville, puante, étroite et mal bâtie, où l'on ne trouve que de l'industrie et de la boue. En Angleterre, quel tableau de constructions neuves offre une ville manufacturière florissante! Le choeur de la cathédrale est entouré par une magnifique grille de cuivre massif. On y montre les tombeaux de Rollon, premier duc de Normandie, et de son fils; de Guillaume Longue-Epée; de Richard Coeur de lion, et de son frère Henry; du duc de Bedford, régent de France; d'Henry V, qui en fut roi; du cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII. Le tableau d'autel est une Adoration des bergers par Philippe de Champaigne. La vie à Rouen est plus chère qu'à Paris; aussi les gens, pour ménager leur bourse, doivent-ils se serrer le ventre. À la table d'hôte de la Pomme-du-Pin nous étions seize pour le dîner suivant: une soupe, environ 3 livres de bouilli, une volaille, un canard, une petite fricassée de poulet, une longe de veau d'environ 2 livres, et deux autres petits plats avec une salade; prix 45 sous, plus 20 sous pour une pinte de vin; en Angleterre, pour 20 d. (40 sous), on aurait un morceau de viande qui, littéralement, pèserait plus que tout ce dîner! Les canards furent nettoyés si vivement, que je ne mangeai pas la moitié de mon appétit. De semblables tables d'hôte sont parmi les choses bon marché de France!