Parmi toutes les réunions sombres et tristes, la table d'hôte française occupe le premier rang; pendant huit minutes, un silence de mort; quant à la politesse d'entamer conversation avec un étranger, on ne doit pas s'y attendre. Nulle part on ne m'a dit un seul mot qu'en réponse à mes questions, Rouen n'a rien de particulier à cet égard. Le parlement est fermé, et ses membres relégués depuis un mois dans leurs maisons de campagne, pour refus d'enregistrer une nouvelle contribution territoriale. Je m'informai beaucoup du sentiment public, et vis que le roi personnellement, depuis son voyage ici, est plus populaire que le parlement, auquel on attribue la cherté générale. Rendu visite à M. d'Ambournay, auteur d'un traité sur la préférence à donner à la garance verte sur la garance sèche; j'ai eu le plaisir de causer longuement avec lui sur différents sujets d'agriculture qui m'intéressaient.

Le 14. — Barentin. Traversé une forêt de pommiers et de poiriers. Le pays vaut mieux que les fermiers. Yvetot, plus riche encore, mais misérablement cultivé. — 21 milles.

Le 15. — Même pays jusqu'à Bolbec; les clôtures me rappellent celles de l'Irlande: ce sont de hauts et larges talus en terre, avec des haies, des chênes et des hêtres en très bon état. Depuis Rouen, il y a une multitude de maisons de campagne qui me fait plaisir à voir; partout des fermes et des chaumières, et, dans toutes les filatures de coton. De même jusqu'à Harfleur. Les approches du Havre-de-Grâce indiquent une ville très florissante: les coteaux sont presque entièrement couverts de petites villas nouvelles; on en élève de plus nombreuses; quelques-unes sont si près l'une de l'autre, qu'elles forment presque des rues. La ville aussi s'agrandit considérablement. — 30 milles.

Le 16. — Il n'est pas besoin d'informations pour s'apercevoir de la prospérité de cette ville; impossible de s'y méprendre: il y a plus de mouvement, de vie, d'activité que n'importe où j'aie été en France. On a loué dernièrement, pour trois ans, à raison de 600 liv. par an, une maison prise à bail pour dix ans, en 1779, à raison de 240 liv., sans aucun pot-de-vin; il y a douze ans, on l'aurait eue pour 24 liv. Le goulet, formé par une jetée, est étroit; mais il s'élargit en deux bassins oblongs, encombrés de plusieurs centaines de navires. Le commerce occupe tous les quais; tout y est hâte, confusion et animation. On dit qu'un vaisseau de 50 peut y entrer, peut-être en ôtant ses canons. Ce qui vaut mieux, ce sont des navires marchands de 500 et 600 tonneaux. L'état du port a cependant donné de l'inquiétude: si on n'y eût pris garde le goulet se serait vite ensablé, mal qui va s'accroissant, et sur lequel on a consulté beaucoup d'ingénieurs. Le manque d'eau pour chasser ce que la mer apporte est si grand, qu'on a entrepris, aux frais du roi, un magnifique ouvrage, un vaste bassin, séparé de l'Océan par un mur, ou bien plutôt l'Océan lui-même a été emprisonné dans une maçonnerie solide de 700 yards de long, 5 de large, et dépassant de 10 ou 12 pieds le niveau de la haute marée; et deux autres murs extérieurs, longs de 400 yards, larges de 3 yards, laissant entre eux un espace de 7 yards qu'on remplit de terre. On espère, au moyen de ce bassin, obtenir assez d'eau pour nettoyer le port de toute obstruction. C'est un travail qui fait honneur au pays.

La Seine, vue de cette jetée, est remarquable; elle a cinq milles de largeur; de hautes terres forment son horizon sur la rive opposée, et les falaises de craie qui s'ouvrent pour lui laisser porter son énorme tribut à l'Océan sont grandes et pittoresques.

Rendu visite à M. l'abbé Dicquemarre, le célèbre naturaliste, chez qui j'ai eu le plaisir de rencontrer mademoiselle Le Masson Le Golft, auteur de quelques ouvrages agréables, entre autres l'Entretien sur le Havre, 1781, quand il ne comptait que 25 000 âmes. Le lendemain, M. de Reiseicourt (Récicourt), capitaine au corps royal du génie, pour lequel j'avais des lettres de recommandation, me présenta à MM. Hombert, qui prennent rang parmi les plus notables négociants de France. On dîna dans une de leurs maisons de campagne, en nombreuse société, de façon très somptueuse. Les femmes, les filles, les cousins et les amis de ces messieurs ont beaucoup d'enjouement, de grâce et d'instruction. L'idée de les quitter si tôt ne me revenait nullement, car leur société me semblait devoir rendre un plus long séjour très agréable. Il n'y a pas de mauvais penchant à aimer des gens qui aiment l'Angleterre, où ils ont été pour la plupart. — Nous avons assurément en France de belles, d'agréables et de bonnes choses; mais on trouve une telle énergie dans votre nation!

Le 18. — Passé à Honfleur sur le paquebot, bateau ponté, qu'un fort vent du nord fit franchir ces 7 1/2 milles en une heure. Le fleuve était plus houleux que je croyais qu'un fleuve pût l'être. Honfleur est une petite ville très-industrieuse, avec un bassin rempli de navires, parmi lesquels des négriers (Guinea-men) aussi forts qu'au Havre.

Visité, à Pont-Audemer, M. Martin, directeur de la manufacture royale de cuirs. Je vis huit ou dix Anglais employés là (il y en a quarante en tout). L'un d'eux, du Yorkshire, me dit qu'on l'avait trompé pour le faire venir. Bien qu'ils fussent largement payés, la vie est très chère, au lieu d'être bon marché, comme on le leur avait donné à entendre. — 20 milles.

Le 19. — Pont-l'Évêque. En approchant de cette ville, la campagne devient plus riche, c'est-à-dire qu'il y a plus de pâturages; l'ensemble en est singulier; ce sont des vergers entourés de haies si épaisses et si bonnes, quoique composées d'osier avec quelques épines, que le regard peut à peine les pénétrer: beaucoup de châteaux épars, dont quelques-uns sont beaux, mais un chemin exécrable. Pont-l'Évêque est dans le pays d'Auge, célèbre par la grande fertilité de ses pâturages. Gagné Lisieux à travers la même riche contrée; haies admirablement plantées; le sol est divisé en nombreux enclos et très boisé. Descendu à l'hôtel d'Angleterre, nouvel établissement propre et bien monté; j'y fus parfaitement traité et servi. — 26 milles.

Le 20. — Caen. Le chemin gravit une hauteur qui domine la riche vallée de Corbon, la plus fertile du pays d'Auge. Elle est remplie de beaux boeufs du Poitou, et se ferait remarquer dans le Leicester et le Northampton. — 28 milles.