Le 21. — Le marquis de Guerchy, que j'avais eu le plaisir de voir en Suffolk, était colonel du régiment d'Artois, en garnison ici; j'allai lui rendre visite; il me présenta à la marquise. Comme la foire de Guibray allait avoir lieu et qu'il s'y rendait lui-même, il me fit remarquer que je ne pouvais rien faire de mieux que de l'accompagner car cette foire était la deuxième de France. J'y consentis; en chemin, nous passâmes par Bon pour dîner avec le marquis de Turgot, frère aîné du contrôleur général si justement célèbre; lui-même est auteur de quelques mémoires sur les plantations, publiés dans les Trimestres de la Société royale de Paris. Il nous fit voir, en nous les expliquant, toutes ses plantations; il se glorifie surtout des plantes étrangères, et j'eus le chagrin de m'apercevoir qu'il songeait un peu moins à leur utilité qu'à leur rareté. Ce travers n'est pas peu commun en France, non plus qu'en Angleterre. Je voulais, à chaque moment de cette longue promenade, amener la conversation des arbres sur la culture; je fis même plusieurs efforts, mais en vain. On passa le soir au théâtre, jolie salle; on donnait Richard Coeur de lion; je ne pus m'empêcher de remarquer le grand nombre de jolies femmes. N'y a-t-il pas un antiquaire qui attribue la beauté, chez les Anglaises, au sang normand, ou qui pense, comme le major Jardine, que rien n'améliore autant les races que de les croiser; à lire ses agréables voyages, on ne croirait pas qu'il y en ait aucune nécessité, et cependant, en regardant ces filles et en entendant leur musique, on ne saurait douter de son système. Soupé chez le marquis d'Ecougal, à son château, à la Fresnaye. Si ces marquis de France n'ont pas de beaux produits en blés et en navets à me montrer, ils en ont de magnifiques d'une autre nature, de belles et élégantes filles, portraits charmants d'une agréable mère; rien qu'à la première rougeur, je déclarai la famille tout aimable; ces dames sont enjouées, gracieuses, intéressantes; j'aurais voulu les mieux connaître, mais c'est le destin du voyageur d'entrevoir des occasions de plaisir pour les quitter aussitôt. Après souper, tandis qu'on jouait aux cartes, le marquis m'entretint de choses qui m'intéressaient. — 22 milles 1/2.
Le 22. — On vend, à cette foire de Guibray, pour 6 millions (262 500 l. st.); à Beaucaire, le montant est de 10. J'y trouvai une quantité considérable d'articles anglais, de la quincaillerie en entrepôt: des draps et des tissus de coton. — Une douzaine d'assiettes communes en imitation française, bien moins bonnes que les nôtres, valent 3 et 4 liv.; je demandai au marchand (un Français), si le traité de commerce ne serait pas nuisible avec une telle différence. «C'est précisément le contraire, Monsieur; quelque mauvaise que soit cette imitation, on n'a encore rien fait d'aussi bien en France; l'année prochaine on fera mieux, nous perfectionnerons, et enfin nous l'emporterons sur vous.» Je le crois bon politique; sans concurrence, aucune fabrication ne progresse. Une douzaine d'anglaises, à filets bleus ou verts, 5 livres 5 sous. Revenu à Caen dîné avec le marquis de Guerchy, lieutenant-colonel, le major de son régiment, et leurs femmes, nombreuse et charmante société. Visité l'abbaye des Bénédictins, fondée par Guillaume le Conquérant. Superbe édifice, massif, solide, magnifique, avec de grands appartements et des escaliers de pierre dignes d'un palais. Soupé avec M. du Mesnil, capitaine au corps du génie, pour lequel j'avais des lettres; il m'a présenté à l'ingénieur chargé du nouveau canal qui amènera à Caen des navires de 3 à 400 tonneaux, bel ouvrage à ranger parmi ceux qui font honneur à la France.
Le 23. — M. de Guerchy et l'abbé de *** m'ont accompagné à Harcourt, résidence du duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie et du Dauphin. On me l'avait donné comme ayant le plus beau jardin anglais de France; Ermenonville ne lui laisse pas ce rang, quoique le château y soit moins beau. Trouvé enfin un cheval pour essayer de poursuivre mon chemin un peu moins en Don Quichotte; il ne me convint pas, il bronchait à chaque pas, était cher, et on demandait le prix d'un bon; nous continuerons ensemble, mon aveugle ami et moi. — 30 milles.
Le 24. — Bayeux; la cathédrale a trois tours, dont une est très légère, très élégante et richement sculptée.
Le 25. — Passé à Isigny, sur la route de Carentan, un bras de mer qui est guéable. En arrivant dans cette dernière ville, je me trouvai si mal par suite, je crois, de rhumes négligés, que j'eus peur de tomber malade; je m'en ressentais dans tous mes membres, j'étais accablé d'une pesanteur générale. Je me couchai de bonne heure, et une dose de poudre d'antimoine provoqua chez moi une transpiration qui me soulagea assez pour reprendre mon voyage. — 23 milles.
Le 26. — Valognes; de là jusqu'à Cherbourg le pays est très boisé et ressemble au Sussex. Le marquis de Guerchy m'avait prié de rendre visite à M. Doumerc, cultivateur très entreprenant, à Pierre-Buté près Cherbourg; je le fis; mais M. Doumerc était à Paris; cependant son régisseur M. Baillio mit une grande courtoisie à me montrer et à m'expliquer tout. — 30 milles.
Le 27. — Cherbourg. J'avais des lettres de recommandation pour M. le duc de Beuvron, qui commande la ville, le comte de Chavagnac et M. de Meusnier, de l'Académie des sciences, traducteur des voyages de Cook; le comte est à la campagne. J'avais tant entendu parler des fameux travaux entrepris pour faire ici un port, que je ne voulais pas attendre un moment de plus pour les voir: le duc m'accorda un laissez-passer; je pris un bateau et me fis conduire à travers le port artificiel formé par les fameux cônes. Comme ce voyage peut être lu par des personnes n'ayant ni le temps, ni le désir de chercher dans d'autres livres la description de ces travaux, je ferai en quelques mots une esquisse des intentions qui y ont présidé et de l'exécution qui a suivi. De Dunkerque jusqu'à Brest la France n'a pas de port militaire; encore le premier ne peut-il recevoir que des frégates. Cette lacune lui a été fatale plus d'une fois dans ses guerres avec notre pays, dont la côte plus favorisée offre non seulement, l'embouchure de la Tamise, mais aussi la magnifique rade de Portsmouth. Afin d'y remédier, on a conçu le projet d'une digue jetée en travers de la rade ouverte de Cherbourg. Mais la formation d'une enceinte capable d'abriter une flotte de guerre eût demandé une muraille si étendue, si exposée à de fortes marées, que la dépense eût été beaucoup trop grande pour que l'on y pensât, la réussite trop douteuse pour oser l'entreprendre. On renonça donc à une jetée régulière, et on en adopta une partielle. Pour la former, on éleva dans la mer, sur toute la ligne que l'on voulait couvrir, des colonnes isolées en charpente et en maçonnerie, assez fortes pour résister à la violence de l'Océan; elles en brisent les vagues et permettent d'établir une digue de l'une à l'autre. Ces colonnes ont reçu de leur forme le nom de cônes; elles ont 140 pieds de diamètre à la base, 60 pieds au sommet, et 60 pieds de hauteur verticale; enfoncées de 30 à 34 pieds, elles sont couvertes au reflux des plus hautes marées. Construits en chêne avec toutes les garanties de force et de solidité, ces énormes tonneaux à large base étaient, une fois terminés, chargés d'autant de pierres qu'il en fallait pour les couler; chacun pesait alors 1 000 tonnes (de 2 000 livres). Afin de les faire flotter jusqu'à destination, on attachait tout autour avec des cordes 60 pièces vides de 10 pipes chaque, de nombreux vaisseaux les remorquaient en présence d'innombrables spectateurs. Au signal convenu, toutes les cordes sont coupées à la fois et l'énorme pilier s'engloutit; il est alors rempli de pierres par des bateaux que l'on tient prêts chargés, et on le recouvre de maçonnerie. La capacité de chacun, jusqu'à 4 pieds de la surface seulement, est de 2 500 toises cubiques de pierre. Un nombre immense de navires sont ensuite occupés à construire de l'un à l'autre une chaussée de pierre, que l'on voit à marée basse au temps de la quadrature (neap tides). 18 cônes selon un certain projet, et 33 selon un autre, compléteront ce travail, qui ne laissera que deux passes, commandées par deux très beaux forts nouvellement construits, le fort Royal et le fort d'Artois, parfaitement bien approvisionnés, dit-on, car on ne les laisse pas voir, et munis d'un four à boulets rouges. Le nombre de cônes dépend de l'espacement qui doit régner entre eux. J'en trouvai huit finis et la charpente de deux autres sur le chantier; mais tout est arrêté par l'archevêque de Toulouse, grâces à ses plans de futures économies. Les quatre cônes dernièrement submergés, étant très exposés, sont maintenant en réparation; on les a trouvés trop faibles pour résister à la furie des tempêtes et aux coups de mer par les vents d'ouest. Le dernier de tous est le plus endommagé: plus on avance, plus il en sera ainsi; ce qui a fait croire à plusieurs habiles ingénieurs que le tout n'aboutira pas si l'on ne dépense pour le reste des sommes qui suffiraient à épuiser le revenu d'un royaume. Ce qu'il y a déjà de fait suffit à donner depuis quelques années à Cherbourg un nouvel aspect: il y a des maisons et jusqu'à des rues neuves, aussi l'annonce de la cessation des travaux a-t-elle été fort mal reçue. On dit qu'on y employait 3 000 ouvriers, y compris les carriers. Ces huit cônes seuls et la levée qui les accompagne ont rendu parfaitement sûre une partie considérable du port projeté. Deux vaisseaux de 40 y sont à l'ancre depuis 18 mois, par forme d'expérience, et quoiqu'il y ait eu d'assez fortes tempêtes pour éprouver le tout rigoureusement, et même, comme je l'ai dit, endommager beaucoup trois des cônes, ces vaisseaux n'ont pas ressenti la plus légère agitation; sans rien ajouter de plus, c'est déjà un refuge pour une petite flotte. Si l'on continue, on devra construire des cônes plus fort, peut-être plus grands, et donner bien plus d'attention à leur solidité, on devra voir aussi s'il ne faut pas les rapprocher davantage: en tous cas la dépense sera presque double, mais toute dépense disparaît devant l'importance d'avoir un port de refuge si bien situé en cas de guerre avec l'Angleterre; cette importance est immense, au moins aux yeux des habitants de Cherbourg.
Je remarquai, en traversant le port, que, tandis qu'en dehors de la digue la mer eût été bien rude pour un canot, elle était tout à fait paisible en deçà. Je montai sur deux de ces cônes, dont l'un portait cette inscription: «Louis XVI, sur ce premier cône échoué le 6 Juin 1784, a vu l'immersion de celui de l'est, le 23 juin 1786.»
En somme, le projet est grandiose et ne fait pas peu d'honneur à l'esprit d'entreprise de la génération actuelle en France. Une grande marine y est une idée favorite (que ce soit à tort ou à raison, c'est une autre question). Maintenant ce port fait voir que, quand ce grand peuple entreprend des travaux semblables, il sait trouver des génies audacieux pour en dresser le plan, et d'habiles ingénieurs pour le mettre à exécution d'une manière digne de ce royaume. Le duc de Beuvron m'avait invité à dîner mais je réfléchis que, si j'acceptais, il me faudrait la journée du lendemain pour voir les verreries; je mis en conséquence les affaires avant les plaisirs et, demandant à ce gentilhomme une lettre qui m'en ouvrît l'entrée, j'y allai à cheval dans l'après- midi. Elles sont à environ trois milles de Cherbourg. M. de Faye, le directeur, m'expliqua le tout de la façon la plus obligeante.
Il ne faut pas s'arrêter à Cherbourg plus que le strict nécessaire. On m'y écorcha plus scandaleusement que dans aucune autre ville de France. Les deux meilleurs hôtels étant pleins, je fus forcé d'aller à la Barque, vilain trou, à peine meilleur qu'un toit à pourceaux, où, pour une misérable chambre toute malpropre, deux soupers se composant d'un plat de pommes, d'un peu de beurre, un peu de fromage plus quelques rogatons trop mauvais pour y toucher, et un pauvre dîner, on m'apporta un compte de 31 liv. (1 l. 7 s. 1 d.); on ne se contentait pas de me mettre la chambre à 3 liv. la nuit, mais on comptait encore l'écurie pour mon cheval, après d'énormes items pour l'avoine le foin et la paille. C'est un abus qui ternit le caractère national. Je montrai, en passant, cette note à M. Baillio, qui cria au scandale; il me dit qu'il ne fallait pas s'en étonner: ces gens, qui se retiraient du commerce, se faisaient une règle d'écorcher leurs hôtes de la bonne façon. Que personne ne passe à Cherbourg sans faire d'avance le prix de tout, jusqu'à la litière et à la stalle de son cheval, jusqu'au sel, au poivre et à la nappe de sa table. — 10 milles.