Le 28. — Retourné à Carentan, et, le 29, gagné, par un beau pays, bien enclos, Coutances, capitale du Cotentin. On y construit en terre d'excellentes habitations, de belles granges, et même des maisons à trois étages et d'autres bâtiments considérables. Cette terre (la plus convenable à cet emploi, est une glaise riche et noire) est pétrie avec de la paille; après l'avoir étendue sur le terrain en couche épaisse d'environ 4 pouces, on la coupe en carrés de 9 pouces que l'on prend sur une pelle pour les donner au maçon qui fait le mur; à chaque couche de 3 pieds, on laisse, comme en Irlande, sécher le mur, afin de pouvoir le continuer. Sa largeur est d'environ 2 pieds; on fait dépasser d'un pouce en plus, pour couper cela ras, couche par couche. Si on les badigeonnait comme en Angleterre, ces murs feraient aussi bon effet que nos murs en lattes et en plâtre, et dureraient davantage. Dans les belles maisons, les encadrements des portes et des fenêtres sont en pierre. — 20 milles.
Le 30. — Beau paysage formé par la mer, les îles de Chaussey à 5 lieues de distance, Jersey, que l'on distingue clairement à 40 milles, et Granville, qui se montre sur un cap élevé. La beauté de cette ville disparaît quand on y entre: c'est un trou laid, étroit, sale et mal bâti. Aujourd'hui, jour de marché, on y voit cette foule d'oisifs commune en France. La baie de Cancale s'étendant à droite et le rocher conique de Saint-Michel s'élevant brusquement de la mer, portant un château au sommet, forment un ensemble très pittoresque. — 30 milles.
Le 31. — Entré en Bretagne par Pont-Orsin (Pontorson). La propriété semble être plus divisée que je ne l'ai vue jusque-là. Dans la ville épiscopale de Doll (Dol) une longue rue tout entière n'a pas de carreaux; chétive apparence! Le début en Bretagne me donne l'idée d'une bien pauvre province. — 22 milles.
Le 1er septembre. — Combourg. Le pays a un aspect sauvage; la culture n'est pas beaucoup plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays, et leur ville de Combourg est une des plus ignoblement sales que l'on puisse voir. Des murs de boue, pas de carreaux, et un si mauvais pavé que c'est plutôt un obstacle aux passants qu'un secours. Il y a cependant un château, et qui est habité. Quel est donc ce M. de Chateaubriand, le propriétaire, dont les nerfs s'arrangent d'un séjour au milieu de tant de misère et de saleté? Au-dessous de ce hideux tas d'ordures se trouve un beau lac entouré de hais bien boisées. Au sortir d'Hédé, beau lac appartenant à M. de Blassac, intendant de Poitiers; superbes bois aux alentours. Avec un peu de soin, on ferait de ceci un tableau délicieux. Il y a un château, des fenêtres duquel on ne voit que quatre rangées d'arbres, rien de plus, selon le style français. Dieu du goût, faut-il que le possesseur de ce château soit aussi celui de cet admirable lac! Et cependant M. de Blassac a fait à Poitiers la plus belle promenade de France! Mais le goût de la ligne droite et celui de la ligne sinueuse sont fondés sur des sentiments et des idées aussi séparés, aussi distincts que la peinture et la musique, la poésie et la sculpture. Le lac est poissonneux; il y a des brochets de 36 liv., des carpes de 24, des perches de 4 et des tanches de 5. Jusqu'à Rennes, même confusion bizarre de déserts et de cultures; pays moitié sauvage, moitié civilisé. — 31 milles.
Rennes est bien bâtie et a deux belles places, surtout celle de Louis XV, où se trouve sa statue. Le Parlement étant en exil, on ne peut voir la salle des séances. Le jardin des Bénédictins, appelé le Tabour, est remarquable; mais ce qu'il y a de plus curieux à Rennes maintenant, c'est, aux portes de la ville, un camp formé par quatre régiments d'infanterie et deux de dragons, sous le commandement d'un maréchal de France, M. de Stainville. Le mécontentement du peuple, qui avait amené ces précautions, venait de deux causes: la cherté du pain et l'exil du Parlement. La première est fort naturelle; mais ce que je ne puis entendre, c'est cet amour pour le Parlement; car tous ses membres sont nobles comme ceux des états, et nulle part la distinction entre la noblesse et les roturiers n'est si tranchée, si insultante, si oppressive, qu'en Bretagne. On m'assura, cependant, que la population avait été poussée par toutes sortes de manoeuvres et même par des distributions d'argent. Les troubles présentaient une telle violence, avant que le camp ne fût établi, que la troupe fut incapable de maintenir l'ordre. M. Argentaise, pour lequel j'avais des lettres, eut la bonté de me servir de guide pendant les quatre jours que je passai ici. Il fait bon marché vivre à Rennes, et cela me frappe d'autant plus, que je sors de Normandie, où tout est à un prix extravagant. La table d'hôte, à la Grande-Maison, est bien tenue: à dîner il y a deux services abondamment pourvus d'excellents mets, et un très grand dessert bien composé; à souper un bon service, un fort morceau de mouton et un délicieux dessert. Chaque repas se paye, avec le vin ordinaire, 40 sous; pour 20 sous en plus, vous avez de très bon vin; l'entretien du cheval 30 sous; en tout cela ne fait (avec du vin de choix) que 6 livres 10 sous par jour ou 5 shill. 10 ds. Cependant on se plaint que le camp a fait hausser tous les prix.
Le 5. — Montauban. Les pauvres ici le sont tout à fait; les enfants terriblement déguenillés, et plus mal peut-être sous cette couverture que s'ils restaient tout nus; quant aux bas et aux souliers, c'est un luxe hors de propos. Une charmante petite fille de six à sept ans, qui jouait avec une baguette et souriait, avait sur elle de tels haillons, que mon coeur s'en serra: on ne mendiait pas, et quand je donnai quelque chose, on me parut plus surpris que reconnaissant. Le tiers de ce que j'ai vu de cette province me paraît inculte et la presque totalité dans la misère. Quel terrible fardeau pour la conscience des rois, des ministres, des parlements, des états, que ces millions de gens industrieux, livrés à la faim et à l'oisiveté par les exécrables maximes du despotisme et les préjugés non moins abominables d'une noblesse féodale! Couché au Lion-d'Or, affreux bouge. — 20 milles.
Le 6. — L'aspect est le même jusqu'à Brooms (Broons); mais près de cette ville il devient plus agréable, le terrain étant plus accidenté.
Lamballe. — Plus de cinquante familles nobles passent l'hiver dans cette petite ville et vivent sur leurs biens en été. Il y a probablement autant d'extravagance et de sottise, et, pour ce que j'en sais, autant de bonheur dans leurs cercles que dans ceux de Paris. Ici et là on ferait bien mieux de cultiver ses terres et de donner du travail aux malheureux. — 30 milles.
Le 7. — Le pays change immédiatement au delà de Lamballe. Le marquis d'Urvoy, que j'ai connu à Rennes, et qui possède un beau domaine à Saint-Brieuc, m'avait donné une lettre pour son intendant; celui-ci y a fait honneur. — 12 milles 1/2.
Le 8. — Jusqu'à Guingamp; contrée sombre couverte d'enclos. Passé Châteaulandren (Chatelaudren) et entré en Basse-Bretagne: on reconnaît au premier coup d'oeil un autre peuple. On rencontre une quantité de gens n'ayant d'autre réponse à vos questions que: «Je ne sais pas ce que vous dites», ou: «Je n'entends rien.» Entré à Guingamp par des portes, des tours, des fortifications qui paraissent de la plus vieille architecture militaire: tout annonce l'antiquité et est en parfait état de conservation. L'habitation des pauvres gens est loin d'être si bonne: ce sont de misérables huttes de boue, sans vitres, presque sans lumière; mais il y a des cheminées en terre. J'en étais à mon premier somme à Belle-Isle quand l'aubergiste vint à mon chevet et tira le rideau en faisant tomber une pluie d'araignées, pour me dire que j'avais une jument anglaise superbe, et qu'un seigneur voulait me l'acheter. Je lui jetai à la tête une demi-douzaine de fleurs d'éloquence française pour son impertinence; alors il jugea prudent de nous laisser en paix, moi et les araignées. Il y avait grande partie de chasse. Ce doivent être des chasseurs de première force que ces seigneurs bas-bretons pour arrêter leur admiration sur une jument aveugle. À propos des races de chevaux en France, cette jument m'avait coûté 23 guinées lors de la cherté des chevaux en Angleterre, et en avait été vendue 16 quand ils étaient un peu meilleur marché: on peut s'en faire une idée; cependant on l'admira, et beaucoup, et souvent pendant ce voyage, et en Bretagne elle rencontra rarement d'égale. Cette province, et la même chose arrive en Normandie, est infestée de mauvaises rosses d'étalons, perpétuant la malheureuse race que l'on rencontre partout. Le vilain trou qui s'intitule la Grande-Maison est la meilleure auberge d'une station de poste sur la grande route de Brest; des maréchaux de France, des ducs, des pairs, des comtesses, etc., etc., doivent s'y être arrêtés de temps à autre, selon les accidents auxquels on est sujet dans les longs voyages. Que doit-on penser d'un pays qui, au XVIIIe siècle, n'a pas de meilleurs abris pour les voyageurs! — 30 milles.