Le 9. — Morlaix est le port le plus singulier que j'aie vu. Dans une vallée juste assez large pour contenir un beau canal, on voit deux quais et deux rangées de maisons; en arrière s'élève la montagne, abrupte et boisée d'un côté, semée de jardins, de roches et de broussailles de l'autre; l'effet en est charmant et romantique. Commerce assez lourd à présent, mais très florissant pendant la guerre. — 20 milles.
Le 10. — Jour de foire à Landivisier (Landivisiau), ce qui me donne l'occasion de voir réunis nombre de Bas-Bretons et de leurs bestiaux. Les hommes portent de larges culottes, plusieurs ont les jambes nues, et la plupart sont en sabots; ils ont les traits fortement accentués comme les Gallois, et un air moitié énergique, moitié nonchalant; ils sont grands de taille, larges de poitrine et carrés d'épaules. Les femmes, même jeunes, sont tellement ridées par la fatigue, qu'elles perdent l'air de douceur naturel à leur sexe. Le premier coup d'oeil les fait reconnaître pour absolument différents des Français. N'est-ce pas un miracle de les retrouver ainsi, avec leur langage, leurs moeurs, leurs costumes, après treize cents ans de séjour sur cette terre? — 35 milles.
Le 11. — J'avais des lettres de personnes fort recommandables pour d'autres personnes aussi très recommandables de Brest, à l'effet de m'obtenir l'entrée des arsenaux. Ce fut en vain.
M. le chevalier de Tredairne fit en ma faveur des instances très pressantes auprès du commandant: mais l'ordre de ne laisser pénétrer qui que ce fût, Français ou étranger, était trop strict pour qu'on osât l'enfreindre, à moins que sur un avis exprès du ministre de la marine, rarement donné, et auquel on n'obéit qu'à contre-coeur. M. Tredairne me dit que cependant lord Pembroke l'avait visité, il y avait peu de temps, en vertu d'une telle dépêche; et lui-même fit la remarque, voyant bien qu'elle ne m'échapperait pas, qu'il était singulier de montrer ce port à un général anglais, gouverneur de Portsmouth, pour en refuser la vue à un fermier. Il m'assura cependant que le duc de Chartres n'avait pas été plus heureux ces jours passés. La musique de Grétry, qui, sans avoir de largeur, est franche et même élégante, n'était pas de nature à me mettre de bonne humeur; le théâtre donnait Panurge. Brest est une ville bien bâtie, à belles rues régulières, et le quai, avec ses vaisseaux de ligne et ses autres navires, a beaucoup de cette vie et de ce mouvement qui animent les ports de mer.
Le 12. — Retourné à Landerneau. Le maître du Duc-de-Chartres, la meilleure auberge et la plus propre de l'évêché, vint me dire qu'il y avait là un monsieur, un homme comme il faut, et que le dîner serait meilleur si nous le prenions ensemble: De tout mon coeur. C'était un noble Bas-Breton, avec une épée et un misérable petit bidet très agile. Ce seigneur ignorait que le duc de Chartres de l'autre jour fût autre que celui qui était dans la flotte de M. d'Orvilliers. Pris la route de Nantes. — 25 milles.
Le 13. — Pays plus accidenté jusqu'à Châteaulin; le tiers en est inculte. Région bien inférieure au Léon et à Tréguier; aucun effort, aucune marque d'intelligence; tout près cependant du grand marché de Brest et sur un bon terrain. Quimper, quoique ce soit un évêché, n'a de remarquable que sa promenade, une des plus belles de France. — 25 milles.
Le 14. — En sortant de Quimper, on voit un peu plus de culture, mais ce n'est que pour un instant. Déserts, déserts et déserts. Arrivé à Quimperlay (Quimperle). — 27 milles.
Le 15. — Même aspect sombre jusqu'à Lorient, mais quelques traces de culture et beaucoup de bois. Lorient était si plein de badauds venus pour assister au lancement d'un vaisseau de guerre, que je ne trouvai à l'Épée-Royale ni lit pour moi, ni place pour mon cheval. Au Cheval-Blanc, misérable trou, je plaçai mon compagnon au milieu de vingt autres empilés comme des harengs en caque; mais moi je n'obtins rien. Le duc de Brissac, avec sa suite, ne fut pas plus heureux. Si le gouverneur de Paris ne put sans peine trouver à coucher dans Lorient, il ne faut pas s'étonner des obstacles que rencontra A. Young. J'allai sur-le-champ remettre mes lettres. Je trouvai M. Besné, négociant, chez lui; il me reçut avec une cordialité sincère, préférable à un million de cérémonies, et, lorsqu'il sut ma position, il m'offrit, dans sa maison, une hospitalité que j'acceptai. Le Tourville, de quatre-vingt-quatre canons, devait être lancé à trois heures; on remit au lendemain, à la grande joie des aubergistes, heureux de retenir un jour encore cet essaim d'étrangers. J'aurais voulu que le vaisseau les étranglât, car je n'avais en tête que ma pauvre jument, exposée toute la nuit au milieu des rosses de Bretagne. Cependant une pièce de douze sous au valet d'écurie la mit considérablement à l'aise. La ville est moderne et régulière; les rues partent en divergeant de la porte, et sont coupées à angle droit par d'autres, larges, bien bâties et bien pavées: beaucoup de maisons ont vraiment bon air. Mais ce qui fait l'importance de Lorient, c'est l'entrepôt du commerce des Indes, qui renferme les navires et les magasins de la Compagnie. Ces derniers sont réellement grandioses, et annoncent la royale munificence dont ils tirent leur origine. Ils ont plusieurs étages, sont construits en voûte, d'un grand style et d'une immense étendue. Mais il leur manque, au moins à présent, comme à tant d'autres superbes établissements en France, la vigueur et le mouvement d'un commerce actif. Les affaires ici semblent insignifiantes. Trois vaisseaux de quatre- vingt-quatre, le Tourville, l'Éole et le Jean-Bart, et une frégate de trente-deux sont en chantier. On m'assura qu'il n'avait fallu que neuf mois pour la construction du Tourville. Le port a de la vie; quinze vaisseaux de ligne stationnés ici à l'ordinaire, quelques navires de la Compagnie des Indes et d'autres marchands, en font un agréable tableau. Une belle tour ronde en pierre blanche, de cent pieds de haut, légère et gracieuse dans ses proportions, et portant une balustrade au sommet, sert aux vigies et aux signaux. Mon hôte est un homme simple et franc, avec quelques idées originales qui lui donnaient plus d'intérêt; il a une charmante fille, qui me distrait par son chant, qu'elle accompagne sur la harpe. Le lendemain matin, le Tourville descendit à flot au bruit de la musique des régiments et des acclamations de milliers de spectateurs. Quitté Lorient, arrivé à Hennebont. — 7 1/2 milles.
Le 17. — Traversé, en allant à Auray, les dix-huit milles les plus pauvres que j'aie encore vus en Bretagne. Bonnes maisons de pierre, couvertes d'ardoises, mais sans vitres. Auray a un petit port et quelques sloops, ce qui donne toujours de la gaieté à une ville. Jusqu'à Vannes, campagne variée, mais les landes dominent. Vannes n'est pas sans importance, mais son port et sa promenade en font la principale beauté.
Le 18. — Musiliac (Muzillac). On a en vue Belle-Isle et les îles plus petites d'Hédic (Haëdic) et d'Honat (Houat). Si Musiliac ne peut se vanter d'autre chose, il le peut au moins de son bon marché. J'eus pour dîner deux bons poissons plats, des huîtres, de la soupe, un beau rôti de canard, avec un ample dessert consistant en raisin, poires, noix, biscuits et liqueur, une pinte d'excellent bordeaux; ma jument, outre le foin, reçut trois quarts de peck (soit 7 litres) d'avoine, pour 56 sous; 2 sous à la fille et autant au garçon, font en tout 3 fr. Jusqu'à la Roche-Bernard, des landes, des landes, des landes! La hardiesse des rives de la Vilaine la rend pittoresque, il n'y a pas d'ennuyeuses plaines; elle a les deux tiers de la largeur de la Tamise à Westminster, et serait égale à quelque rivière que ce soit si ses bords étaient boisés; mais ce ne sont que les déserts du reste du pays. — 33 milles.