Le 19. — Fait un détour sur Auvergnac, château du comte de La Bourdonnaye, pour lequel j'avais une lettre de la duchesse d'Anville; c'était la personne qui pouvait le mieux me renseigner sur la Bretagne, ayant été pendant vingt-cinq ans premier syndic de la noblesse. On aurait à plaisir amoncelé les pentes et les rochers, que l'on aurait eu peine à faire un plus mauvais chemin que ces cinq milles; si j'eusse pu mettre autant de foi que les bonnes gens de campagne dans deux morceaux de bois attachés ensemble, je me serais signé; mais mon aveugle ami, avec une sûreté de pied incroyable, m'amena sain et sauf à travers de tels endroits; sans mon habitude journalière du cheval, j'aurais tremblé d'abord, quand même ma monture aurait eu d'aussi bons yeux que ceux d'Éclipse; car je suppose qu'un beau coureur, sur la vélocité duquel tant d'imbéciles étaient prêts à aventurer leur argent, devait avoir des yeux aussi bons que ses jambes. Un tel chemin desservant plusieurs villages et le château de l'un des premiers seigneurs du pays montre quel doit être l'état de la société; pas de communications, de voisinage; aucune des occasions de dépenses naissant de la compagnie, une vraie retraite pour épargner ce qu'on dépensera dans les villes. Le comte me reçut avec beaucoup de politesse; je lui exposai mes motifs et mon plan de voyage, qu'il voulut bien louer avec chaleur, exprimant sa surprise que j'aie entrepris une aussi grosse affaire que l'examen de la France sans être encouragé par mon gouvernement. Je lui expliquai qu'il connaissait très peu ce gouvernement, s'il supposait qu'il donnerait un schelling pour une entreprise agricole ou pour son auteur; qu'il importait peu que le ministre fût whig ou tory, que le parti de la charrue n'en comptait pas un dans ses rangs; qu'enfin l'Angleterre, qui comptait plusieurs Colberts, n'avait pas un Sully. Ceci nous mena à une conversation intéressante sur la balance de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, et les moyens de les encourager. En réponse à ses questions, je lui fis comprendre quels sont leurs rapports en Angleterre et comment notre culture florissait à la barbe des ministres, par la seule protection que la liberté civile donne à la propriété; que, par conséquent, sa situation était pauvre en regard de ce qu'elle eût été, si on lui avait donné les mêmes secours qu'au commerce et à l'industrie. J'avouai à M. de La Bourdonnaye que sa province ne me semblait rien avoir que des privilèges et de la misère. Il sourit, me donna quelques explications importantes; mais jamais noble n'approfondira cette question comme elle le devrait être, car c'est à lui que sont départis ces privilèges; au peuple la pauvreté. Il me fit voir des plantations très belles et très florissantes qui l'abritent complètement de chaque côté, même du sud-ouest, quoique si près de la mer. De son jardin on voit Belle-Isle et les autres, et un petit roc qui lui appartient. Il me dit que le roi d'Angleterre le lui prit après la victoire de sir Edw. Hawkes, mais que Sa Majesté voulut bien le lui laisser après une nuit de possession. — 20 milles.
Le 20. — J'ai pris congé de M. et de madame de La Bourdonnaye, très charmé de leur courtoisie et de leurs amicales attentions. Des collines près de Saint-Nazaire on a une belle vue de l'embouchure de la Loire; mais des rives trop basses lui enlèvent l'air de grandeur que des promontoires élevés donnent au Shannon. À droite, à l'infini, se gonfle le sein de l'Atlantique. Savinal (Savenay) est le séjour de la misère. — 33 milles.
Le 21. — Rencontré un essai d'amélioration au milieu de ces déserts, quatre bonnes maisons de pierre et quelques acres recouverts de pauvre gazon, qui cependant avaient été défrichés; mais tout cela est redevenu presque aussi sauvage que le reste. Je sus ensuite que cette amélioration, comme on l'appelle, avait été tentée par des Anglais aux frais d'un gentilhomme qu'ils avaient ruiné aussi bien qu'eux-mêmes. Je demandai comment on s'y était pris. Après un écobuage, on avait fait du froment, puis du seigle, puis de l'avoine. Et toujours, toujours il en est ainsi! Les mêmes sottises, les mêmes bévues, la même ignorance; et puis tous les imbéciles du pays ont été dire, comme ils le disent encore, que ces déserts ne sont bons à rien. À mon grand étonnement je vis, chose incroyable, qu'ils s'étendaient jusqu'à trois milles de la grande ville commerciale de Nantes: voilà un problème et une leçon à méditer, mais pas à présent. Après mon arrivée, je suis allé de suite au théâtre, construit tout récemment en belle pierre blanche. La façade a un superbe portique de huit colonnes corinthiennes fort élégantes; quatre autres en dedans séparent ce portique d'un vestibule majestueux. À l'intérieur, ce n'est qu'or et peinture, le coup d'oeil d'entrée me frappa grandement. La salle est, je crois, deux fois aussi grande que celle de Drury- Lane et cinq fois plus magnifique. Comme c'était un dimanche, la salle était comble. Mon Dieu! m'écriai-je intérieurement; est-ce à un tel spectacle que mènent les garennes, les landes, les déserts, les bruyères, les buissons de genêt et d'ajonc et les tourbières que j'ai traversés pendant 300 milles? Quel miracle que toute cette splendeur et cette richesse des villes en France n'aient aucun rapport avec l'état de la campagne! Il n'y a pas de transitions graduelles: la médiocrité aisée et la richesse, la richesse et la magnificence. D'un bond vous passez de la misère à la prodigalité, de mendiants dans leur hutte de boue à Mademoiselle Saint-Huberti, dans des spectacles splendides à 500 liv. par soirée (21 liv. st. 17 sh. 6 d.). La campagne est déserte, ou si quelque gentilhomme l'habite, c'est dans quelque triste bouge, pour épargner cet argent, qu'il vient ensuite jeter dans les plaisirs de la capitale. — 20 milles.
Le 22. — Remis mes lettres. — Autant que le comporte l'agriculture, mon objet principal, je dois acquérir toutes les notions sur le commerce que je puis obtenir des négociants, car il est facile d'avoir d'utiles renseignements en abondance sans poser de questions, qui mettront la personne interrogée dans l'embarras, et même sans en poser aucune. M. Riédy se montra très civil et satisfit à beaucoup de mes demandes; je dînai une fois avec lui et vis avec plaisir la conversation se tourner sur le sujet important de la situation respective de la France et de l'Angleterre dans le commerce, particulièrement celui des Antilles. J'avais aussi une recommandation pour M. Espivent, conseiller au Parlement de Rennes, dont le frère, M. Espivent de la Villeboisnet, est un des notables négociants d'ici. On ne saurait être plus obligeant que ces deux messieurs; leur conduite envers moi fut pleine d'attention et de cordialité: ils rendirent mon séjour en cette ville à la foi instructif et agréable. La ville a, dans ses nouvelles constructions, un signe de prospérité qui ne trompe jamais. Le quartier de la Comédie est magnifique, toutes les rues sont en pierre de taille et se coupent à angle droit. Je ne sais si l'Hôtel de Henri IV n'est pas le plus beau de l'Europe: celui de Dessein, à Calais, a de plus grandes dimensions; mais il n'est ni construit, ni distribué, ni meublé comme celui-ci, que l'on vient d'achever. Il revient à 400 000 livres, avec le mobilier (17 500 liv. st.), et se loue 14 000 1. (6121. st. 10 sh.) par an, la première année ne comptant pas. Il y a 60 lits de maître et une écurie pour 25 chevaux. Les appartements de deux pièces, très convenables, se payent 6 liv. par jour; une belle pièce 3 liv. Les commerçants ne donnent que 5 liv. pour le dîner, le souper, le vin et la chambre, et 35 sous pour leur cheval. C'est sans comparaison le premier des hôtels où je suis descendu en France; il est de plus très bon marché. Situé sur une petite place, près du théâtre, de manière aussi commode pour le plaisir et le commerce que le peuvent souhaiter ceux qui recherchent l'un ou l'autre. Le théâtre a coûté 450 000 liv., et se loue aux comédiens 17 000 l. par an; plein, il donne 120 louis d'or. Le terrain de l'hôtel a été acheté 9 liv. le pied carré; dans quelques quartiers de la ville, il se vend jusqu'à 15 liv. Cette valeur du terrain conduit à donner aux maisons une hauteur qui en enlève la beauté. Le quai n'a rien de remarquable, le fleuve est embarrassé d'îles; mais plus loin, du côté de la mer, s'élève une longue file de maisons régulières. Une institution commune aux grandes villes commerciales de France, mais florissant particulièrement à Nantes, c'est une chambre de lecture, ce que nous appellerions un book-club, qui ne se défait pas de ses livres, mais en forme une bibliothèque. Il y a trois salles: une pour la lecture, une pour la conversation, la dernière pour la bibliothèque. En hiver on y trouve un bon feu et des bougies (de cire). Messieurs Espivent eurent la bonté de m'accompagner dans une excursion sur l'eau, pour voir l'établissement de M. Wilkinson, pour forer les canons, situé dans une île de la Loire en aval de Nantes. Jusqu'à la venue de ce célèbre manufacturier anglais, on ignorait en France cette méthode de fondre les canons massifs pour les roder ensuite. L'appareil de Wilkinson, pour quatre canons, mû par des roues hydrauliques, est maintenant en oeuvre; mais on vient de construire une machine à vapeur avec un nouvel appareil pour en forer sept de plus. M. de la Motte, qui a la direction du tout, nous montra aussi un modèle de cette machine de 6 pieds de long, 5 de haut sur 4 ou 5 de large, qu'il mit en mouvement devant nous, en faisant un petit feu sous une chaudière qui ne dépasse pas les dimensions d'une grande théière. C'est une des machines que j'aie vue qui aient le plus d'intérêt pour un physicien voyageur.
Nantes est aussi enflammé pour la cause de la liberté qu'aucune ville de France; les conversations dont je fus témoin m'ont fait voir l'incroyable changement qui s'est opéré dans l'esprit des Français, et je ne crois pas possible pour le gouvernement actuel de durer un demi-siècle de plus, si les talents les plus éminents et les plus courageux ne tiennent le gouvernail. La révolution d'Amérique en entraînera une autre en France, si le gouvernement n'y prend garde.[17]
Le 23. — Un des douze prisonniers de la Bastille est arrivé ici; c'était le plus violent de tous, et sa détention a été loin de lui apprendre à se taire.
Le 25. — Ce n'est pas sans regrets que j'ai quitté une société à la fois intelligente et agréable, et il me serait pénible de ne pas espérer au moins de revoir MM. Espivent. Il y peu de chances pour que je revienne à Nantes; mais s'ils retournaient une seconde fois en Angleterre, j'ai la promesse de leur visite à Bradfield. Le plus jeune d'entre eux a passé, avec lord Shelburne à Bowood, une quinzaine qu'il se rappelle avec beaucoup de plaisir; le colonel Barré et le docteur Priestley s'y trouvaient en même temps. Jusqu'à Ancenis, tout est en enclos; nombreuses villas pendant les sept premiers milles. — 22 1/2 milles.
Le 26. — Tableau des vendanges. Je ne l'avais jamais vu avant aussi bien qu'ici; les fortes pluies de l'automne dernier en faisaient un triste spectacle. À ce moment de l'année, tout est vie et activité. Les alentours sont divisés en nombreux enclos par de belles haies. Superbe vue de la Loire, du dernier village de Bretagne; il y a une grande barrière qui traverse le chemin, et des douanes pour la visite de tout ce qui vient de là. La Loire prend ici les proportions d'un grand lac; des bois l'environnement sur chaque rive, ce qui est rare pour ce fleuve. Des villes, des clochers, des moulins à vent, un bel horizon, de charmantes campagnes, couvertes de vignobles, donnent à ce fleuve autant de gaieté qu'il a de noblesse. Entré en Anjou par d'immenses prairies. Traversé Saint-Georges et pris la route d'Angers. Après avoir perdu la Loire de vue pendant dix milles, je la retrouve dans cette ville. Des lettres de M. de Broussonnet m'attendaient; mais ce monsieur n'avait pu savoir dans quelle partie de l'Anjou résidait le marquis de Tourbilly. Il m'était si important de trouver la ferme où ce gentilhomme a fait les admirables défrichements décrits dans son Mémoire sur ce sujet, que je me déterminai d'y aller, à quelque distance que ce fût de mon chemin. — 30 milles.
Le 27. — Parmi mes lettres j'en avais pour M. de la Livonière, secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture d'Angers; je le trouvai à sa maison de campagne, à deux lieues d'ici; lorsque j'arrivai, il était à table avec sa famille; comme il n'était pas midi, je pensais avoir évité cette maladresse; mais lui-même et madame prévinrent mon embarras par leurs instances cordiales de les imiter, et, sans faire le moindre dérangement d'aucune sorte, me mirent tout d'un coup à mon aise, devant un dîner médiocre, mais assaisonné de tant de laisser-aller et d'entrain, que je le trouvai plus à mon goût que les tables le plus splendidement servies. Une famille anglaise à la campagne, de même rang, et prise de même à l'improviste, vous recevrait avec une politesse anxieuse et une hospitalité inquiète: après vous avoir fait attendre que l'on change en toute hâte la nappe, la table, les assiettes, le buffet, le bouilli et le rôti, on vous donnerait un si bon dîner, que, soit crainte, soit lassitude, personne de la famille ne trouverait un mot de conversation, et vous partiriez chargé de voeux faits de bon coeur de ne vous revoir jamais. Cette sottise, si commune en Angleterre, ne se voit pas en France: les gens y sont tranquilles chez eux et font tout de bonne grâce.
M. de la Livonière s'entretint longuement de mon voyage, qu'il loua beaucoup; mais il lui sembla extraordinaire que ni le gouvernement, ni l'Académie des sciences, ni celle d'agriculture ne m'en payent au moins les frais. Cette idée est tout à fait française: ils ne comprennent pas qu'un particulier quitte ses affaires ordinaires pour le bien public sans que le public le paye, et il ne m'entendait pas non plus quand je lui disais qu'en Angleterre, tout est bien, hors ce que fait le gouvernement. Je fus très contrarié qu'il ne pût m'indiquer la demeure de feu le marquis de Tourbilly; car il serait fâcheux de traverser la province sans la trouver, pour m'entendre dire après qu'à mon insu j'en suis passé à quelques milles. Retourné le soir à Angers. — 20 milles.