Le 13. — Visité le matin la Bibliothèque royale de Paris, que je n'avais pas encore vue. C'est un vaste local, magnifiquement rempli, comme tout le monde sait. Tout est combiné pour la commodité des lecteurs: il y en avait 60 ou 70. Au centre des salles, des cages de verre renferment des modèles d'instruments de différents arts que l'on garde pour la postérité; ils sont à l'échelle exacte des proportions; on y voit entre autres ceux qui servent au potier, au fondeur, au briquetier, au chimiste, etc., etc., et un très grand relief de jardin anglais, pauvrement conçu, qui a été ajouté dernièrement. Dans tout cela, pas une charrue, pas un iota d'agriculture; il serait cependant bien plus aisé et infiniment plus utile de représenter une ferme que ce jardin. Je ne fais pas de doute que dans bien des cas il n'y ait une utilité très grande à conserver exactement ces modèles; je le vois clairement, au moins pour la culture; pourquoi n'en serait-il pas ainsi pour les autres arts? Cela a toutefois un tel air de joujoux que je ne répondrais pas que, si ma petite fille eût été ici, elle n'eût pleuré pour qu'on les lui donnât. Visité la duchesse d'Anville, chez qui je me suis trouvé avec l'archevêque d'Aix, l'évêque de Blois, le prince de Laon, le duc et la duchesse de Larochefoucauld (j'avais connu ces trois derniers à Bagnères de Luchon), lord et lady Camelford, lord Eyre, etc., etc.
Toute la journée je n'ai entendu parler que d'inquiétudes sur ce que cette crise des états va produire. L'embarras du moment est extrême. Tout le monde convient qu'il n'y a pas de ministère. La reine se rapproche du parti des princes, dont le comte d'Artois est le chef, et ils sont si hostiles à M. Necker que la confusion touche au dernier degré. Mais le roi, qui personnellement est le plus honnête homme du monde, n'a d'autres souhaits que de faire le bien. Cependant, dénué de ces qualités dominantes qui mettent l'homme à même de prévoir les difficultés et de les éviter, il ne sait à quels conseils se vouer.
On dit que M. Necker tremble pour son pouvoir, et il circule sur son compte des anecdotes peu à son avantage, et probablement fausses: il aurait intrigué pour se faire bien venir de l'abbé de Vermont, lecteur de la reine, dont l'influence est grande dans les choses dont il veut bien se mêler: c'est peu croyable, car ce parti est excessivement contraire a M. Necker, et l'on raconte même qu'il y a deux jours, le comte d'Artois, madame de Polignac et quelques autres rencontrant madame Necker dans le jardin privé de Versailles, où ils se promenaient, s'abaissèrent jusqu'à la siffler. S'il y avait la moitié de vrai là-dedans, il est clair que le ministre devrait se retirer au plus vite. Tous ceux qui adhèrent à l'ancienne constitution, ou plutôt à l'ancien gouvernement, le regardent comme leur ennemi mortel, disant, avec raison, qu'à son entrée aux affaires il aurait pu tout ce qu'il aurait voulu, le roi et le royaume étaient entre ses mains; mais que les erreurs dont il s'est rendu coupable, par faute de plans bien arrêtés, ont été cause de tout le mal qu'on a éprouvé depuis. Ils l'accusent hautement de la réunion des notables, comme d'une fausse démarche qui n'a rien produit que de mauvais, et ils ajoutent que c'était une folie de laisser le roi se rendre aux états généraux avant que leurs pouvoirs fussent vérifiés, et les mesures nécessaires prises pour conserver la séparation des ordres, surtout après avoir accordé le doublement du tiers. Il aurait dû nommer des commissaires pour recevoir la vérification avant d'admettre personne. Ils lui reprochent, en outre, d'avoir fait tout cela par une excessive et insupportable vanité, qui lui faisait croire que ses connaissances et sa réputation lui laisseraient la direction des états. Le portrait d'un homme tracé par ses ennemis doit nécessairement être chargé; mais voici de ses traits dont chacun ici reconnaît la vérité, quelque joie maligne qu'il éprouve des erreurs de son caractère. Les amis les plus intimes de M. Necker soutiennent que c'est de bonne foi qu'il a agi et qu'il est en principe partisan du pouvoir royal aussi bien que de l'amélioration du sort du peuple. La pire chose que je connaisse de lui, est son discours pour l'ouverture des états; c'était une belle occasion qu'il a perdue: aucune vue grandiose ou magistrale, aucune détermination des points sur lesquels devait porter le soulagement du peuple, ni des nouveaux principes de gouvernement qu'il fallait adopter; c'est le discours que l'on attendrait d'un commis de banque de quelque habileté. À ce propos il y a une anecdote qui vaut qu'on la rapporte; il savait que son organe ne lui permettrait pas de le lire dans une si grande salle et devant une si nombreuse assemblée; en conséquence, il avait averti M. de Broussonnet, de l'Académie des sciences et secrétaire de la Société royale d'Agriculture, de se tenir prêt à le remplacer. Il avait assisté à une séance annuelle générale de cette Société, où M. de Broussonnet avait lu un discours d'une voix puissante, entendue distinctement à la plus grande distance. Ce Monsieur le vit plusieurs fois pour prendre ses instructions et s'assurer qu'il entendait bien les changements faits même après que le discours eut été fini. Il se trouvait avec lui la veille de la séance d'ouverture, à neuf heures du soir; le lendemain, quand il revint, il trouva le manuscrit chargé de nouvelles corrections que M. Necker avait faites en le quittant; elles portaient principalement sur le style, et montraient combien il attachait d'importance à la forme; il eût mieux fait, à mon avis, de se préoccuper davantage des idées. Cette petite anecdote me vient de M. de Broussonnet lui-même. Ce matin trois curés de Poitou se sont joints aux communes pour la vérification de leurs pouvoirs et ont été reçus avec des applaudissements frénétiques; ce soir à Paris on ne parle de rien autre chose. Les nobles ont discuté toute la journée sans arriver à une conclusion et se sont ajournés à lundi.
Le 14. — Visité le Jardin du Roi, où M. Thouin a eu la bonté de me montrer quelques petites expériences qu'il avait faites sur des plantes qui promettent beaucoup pour les cultivateurs, surtout le lathyrus biennis et le melilotus siberica[20], que l'on vante beaucoup comme fourrages; tous deux sont bisannuels, mais durent trois ou quatre ans si on les coupe avant qu'ils aient monté en graine (l'Achillea siberica et un astragalus réussissent assez bien).[21] Le chanvre de Chine a produit des graines parfaites, ce qu'il n'avait pas encore fait en France. Plus je vois M. Thouin, plus je l'apprécie; c'est un des hommes les plus aimables que je connaisse.
M. Vandermonde m'a fait voir, avec une politesse et un empressement infinis, le Conservatoire royal des machines. Ce qui m'a frappé davantage, est la machine de M. Vaucanson pour faire une chaîne. On me dit que M. Watt, de Birmingham, l'a beaucoup admirée, ce qui paraît ne pas déplaire à mes compagnons. Une autre pour denter les roues de fer. Il y a un hache-paille, d'après un original anglais, et le modèle d'une grotesque charrue destinée à marcher sans chevaux: ce sont les seules machines agricoles. Plusieurs inventions très ingénieuses pour tordre la soie, etc., etc. Théâtre-Français, le Siège de Calais, par M. de Belloy, pièce médiocre, mais populaire. Les meneurs ont décidé, pour demain, de faire déclarer illégales toutes les taxes levées sans l'autorisation des états, mais de les voter immédiatement pour un certain terme, soit pour deux ans, soit pour la durée de la session actuelle des états. Ce projet est très approuvé des amis de la liberté: c'est très certainement une mesure raisonnable, fondée sur des principes justes, et qui jettera la cour dans un grand embarras.
Le 15. — Voici un beau jour, tel que jamais on n'en eût attendu de pareil en France il y a dix ans. Il devait y avoir une discussion importante sur ce que, dans notre Chambre des communes, on appellerait l'état de la nation. Mon ami, M. Lazowski, et moi, nous étions à Versailles à huit heures du matin. Nous allâmes immédiatement à la salle des états pour nous assurer de bonnes places dans la galerie. Il y avait déjà quelques députés et un auditoire assez nombreux. Le local est trop grand; seuls les organes de stentor ou les voix du timbre le plus clair peuvent se faire entendre; cependant les dimensions mêmes de la salle, qui peut contenir deux mille personnes, donnent de la majesté à la scène. Elle était vraiment pleine d'intérêt. Le spectacle des représentants de vingt-cinq millions d'hommes, à peine sortis des misères de deux cents ans de pouvoir absolu, et appelés aux bienfaits d'une constitution plus libre, s'assemblant sous les yeux du public, auquel les portes étaient ouvertes, ce spectacle, dis-je, était bien fait pour raviver toute flamme cachée, toute émotion d'un coeur libéral, pour me faire bannir toute idée que ce peuple s'était montré trop souvent hostile envers le mien, et pour me raire reposer les yeux avec plaisir sur le splendide tableau du bonheur d'une grande nation, de la félicité des millions d'hommes qui n'ont point encore vu le jour. M. l'abbé Sieyès ouvrit les débats. C'est un des principaux zélateurs de la cause populaire; il ne pense pas à modifier le gouvernement actuel, qui lui paraît trop mauvais pour être modifié en rien; mais ses idées tendent à le voir renversé, car il est républicain et violent; c'est la réputation qu'on lui fait généralement, et il la justifie assez par ses pamphlets. Il parle sans grâce et sans éloquence, mais il argumente très bien; je devrais dire: Il lit, car il lisait, en effet, un discours préparé. Sa motion, ou plutôt sa série de motions, tendait à faire déclarer aux communes qu'elles se considéraient comme l'assemblée des représentants reconnus et vérifiés de la nation française, en admettant le droit de tous les députés absents (de la noblesse et du clergé) d'être reçus parmi eux sur vérification de leurs pouvoirs. M. de Mirabeau parla, sans le secours d'aucunes notes, pendant près d'une heure, avec une chaleur, une animation, une éloquence qui lui donnent droit au titre d'orateur. Il s'opposa, avec une grande force de raisonnement, aux mots reconnus et vérifiés de la motion de l'abbé Sieyès, et proposa à la place le nom de représentants du peuple français, puis avança les résolutions suivantes: qu'aucune autre assemblée ne pût arrêter par un veto l'effet de leurs délibérations: que tous les impôts fussent déclarés illégaux et concédés seulement pour la durée de la présente session et non au delà; que les dettes du roi fussent reconnues par la nation et payées sur des fonds à ce destinés. On l'écouta avec attention et on l'applaudit beaucoup. M. Mounier, député du Dauphiné, homme de grand renom et qui a aussi publié quelques brochures très bien reçues du public, fit une motion différente: de se déclarer les représentants légitimes de la majorité de la nation; d'adopter le vote par tête, et non par ordre; de ne jamais reconnaître aux représentants du clergé et de la noblesse le droit de délibérer séparément.
M. Rabaud-Saint-Étienne, protestant du Languedoc; auteur, lui aussi, d'écrits sur les affaires présentes, homme de talent considérable, parla à son tour pour émettre les propositions: que l'on se proclamât les représentants du peuple de France, que les impôts fussent déclarés nuls, qu'on les accordât seulement pour la durée de la session des états; que la dette fût vérifiée et consolidée et un emprunt voté. Ce qui fut fort approuvé, sauf l'emprunt que l'assemblée rejeta avec répugnance. Ce député parle avec clarté et précision, et ne s'aide de ses notes que par intervalles. M. Barnave, un tout jeune homme, de Grenoble, improvisa avec beaucoup de chaleur et d'animation; quelques-unes de ses phrases furent d'un rythme si heureux, et il les prononça de façon si éloquente, qu'il en reçut beaucoup d'applaudissements; plusieurs membres crièrent bravo! Quant à leur manière générale de procéder, elle pèche en deux endroits: on permet aux spectateurs des tribunes de se mêler aux débats par leurs applaudissements et d'autres expressions bruyantes d'approbation, ce qui est d'une grossière inconvenance, et a même son danger; car s'ils peuvent exprimer leur approbation, ils peuvent en conséquence exprimer leur déplaisir, c'est-à-dire siffler, aussi bien que battre des mains; ce qui, dit-on, s'est produit plusieurs fois: de la sorte ils domineraient les débats et influenceraient la délibération. En second lieu, il n'y a pas d'ordre parmi les députés eux-mêmes; il y a eu plus d'une fois aujourd'hui une centaine des membres debout à la fois, sans que M. Baillie (Bailly) pût les ramener à l'ordre. Cela dépend beaucoup de ce qu'on admet des motions complexes; parler dans une même proposition de leur titre, de leurs pouvoirs, de l'impôt, d'un emprunt, etc., etc., paraîtrait absurde à des oreilles anglaises, et l'est en effet. Des motions spéciales fondées sur des propositions simples, isolées, peuvent seules produire de l'ordre dans les débats, car on n'en finit pas lorsque 500 membres viennent tous motiver leur approbation sur un point, leur dissentiment sur un autre. Une assemblée délibérante ne devrait procéder aux affaires qu'après avoir établi les règles et l'ordre à suivre dans ses séances, ce qu'on fera seulement en prenant le règlement d'autres assemblées expérimentées, en confirmant ce que l'on y trouve d'utile, en modifiant le reste selon les circonstances. Comme je pris ensuite la liberté de le dire à M. Rabaud-Saint-Etienne, on aurait pu prendre dans le livre de M. Hatsel le règlement de la Chambre des communes, on aurait ainsi épargné un quart du temps. On leva la séance pour le dîner. Nous dînâmes nous-mêmes chez M. le duc de Liancourt, au Palais, où se trouvèrent 20 députés. J'étais à côté de M. Rabaud-Saint- Etienne, et j'eus avec lui une longue conversation; tous parlent avec une égale confiance de la chute du despotisme. Ils prévoient bien que l'on fera des tentatives très pernicieuses contre la liberté, mais ils croient l'excitation de l'esprit populaire trop grande maintenant pour pouvoir être domptée désormais. En voyant que le débat actuel ne pouvait arriver aujourd'hui à une conclusion, que toutes les probabilités sont contraires à ce qu'il se termine même demain, à cause du grand nombre d'orateurs qui veulent y prendre part, je suis retourné le soir à Paris.
Le 16. — Dugny. 10 milles de Paris. J'y suis allé en compagnie de M. de Broussonnet, pour voir M. Creté de Palieul, le seul cultivateur pratique de la Société d'agriculture, M. de Broussonnet, dont personne ne peut surpasser le zèle pour l'honneur et les progrès de l'agriculture désirait que je voie les cultures et les améliorations d'un homme si haut placé parmi les agriculteurs de France. Nous sommes allés d'abord chez le frère de M. Creté, qui tient à présent la poste. Il a 140 chevaux. On visita sa ferme, et il nous montra des avoines et des froments très beaux en somme, quelques-uns même d'une qualité supérieure; mais je dois avouer que ma satisfaction eût été plus grande si ses écuries n'avaient pas été remplies dans une vue toute différente de la ferme. Il est inutile de chercher un système de rotation en France. M. Creté sème deux, trois et jusqu'à quatre fois du blé blanc dans la même pièce. À dîner, je causai beaucoup avec les deux frères et quelques cultivateurs du voisinage sur ce sujet, et je leur recommandai soit les turneps, soit les choux, suivant le sol, pour rompre leur succession de froments. Chacun d'eux, excepté M. de Broussonnet, se prononça contre moi. «Pouvons-nous faire du blé après les navets et les choux?» Certes, et avec succès, si vous essayez sur une petite étendue; mais cela est rendu impraticable par le temps qu'il faut pour consommer la plus grande partie de cette récolte. «Cela nous suffit, si nous ne pouvons faire du blé après les racines; elles ne valent rien pour la France.» Cette idée est partout à peu près la même en ce royaume. Je leur dis alors qu'ils pourraient n'emblaver que la moitié de leurs terres et être cependant de bons cultivateurs. Ainsi, par exemple: 1° des fèves; 2° du blé; 3° des lentilles; 4° du blé; 5° du trèfle; 6° du blé; cela leur convint mieux, bien que leur méthode leur parût plus profitable. La chose la plus intéressante dans leur culture est la chicorée (Chicorium intybus). Je fus satisfait de voir que M. Creté de Palieul en avait aussi bonne opinion que jamais, que son frère l'avait adoptée, et qu'elle réussissait très bien dans leurs fermes et celles de quelques voisins. Je ne vois jamais cette plante sans me féliciter d'avoir voyagé pour quelque chose de plus que pour écrire dans un cabinet, sans me dire que son introduction en Angleterre serait assez pour que l'on dît d'un homme que ce n'est pas en vain qu'il a vécu. J'en parlerai plus tard, ainsi que des expériences de M. Creté.
Le 17. — Toutes les conversations roulent sur la motion de l'abbé Sieyès, que l'on croit devoir être votée, bien qu'on lui préfère celle du comte de Mirabeau. Mais sa réputation le paralyse: on le soupçonne d'avoir reçu 100 000 livres de la reine; bruit aveugle, improbable. S'il était vrai, sa conduite serait très différente; mais quand un homme n'a pas été exempt des plus grandes erreurs (pour parler modérément), les soupçons l'accompagnent sans cesse, quoiqu'il soit aussi innocent de ce qui les cause que le plus pur de leurs patriotes. Ce bruit en éveille d'autres; ainsi que c'est à son instigation qu'il a publié ses anecdotes sur la cour de Berlin, et que le roi de Prusse, informé de cette publication, a fait répandre par toute l'Allemagne les Mémoires de madame de la Mothe. Voilà les histoires éternelles, les soupçons et les absurdités pour lesquelles Paris a toujours été si fameux. On voit aisément toutefois, par la tournure de la conversation, même sur le sujet le plus ridicule, pourvu qu'il soit d'intérêt public, jusqu'où va la confiance en certains hommes, et sur quoi elle est fondée. Dans toutes les sociétés, quelle que soit leur composition, vous entendez vanter les talents du comte de Mirabeau; c'est le premier écrivain, c'est le premier orateur de France. Il ne pourrait cependant compter sur six votes de confiance dans les états. Ses écrits toutefois se répandent par tout Paris et dans les provinces; il a publié un Journal des états; mais quelques numéros furent d'une telle force, d'une telle témérité, que le gouvernement lui imposa silence par ordre exprès. On attribue ce coup à M. Necker, dont la vanité était blessée au vif par le peu de cérémonie avec lequel on le traitait. Tel était le nombre des souscripteurs, que j'ai entendu mettre à 80 000 liv. (3 500 l. st.) par an le profit de M. de Mirabeau. Depuis cette suppression il publie, une ou deux fois par semaine, un petit pamphlet répondant au même but de donner un compte rendu des débats; il y met pour titre: 1re, 2e, 3e Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants. Quoique pleins de violence, de sarcasme et de sévérité, la cour, arrêtée sans doute par ce titre, n'a pas trouvé à propos de les suspendre. Il y a de la faiblesse et de la lâcheté à prohiber ainsi une seule publication, parmi tant d'autres qui font gémir la presse, et dont la tendance manifeste est de renverser l'état de choses actuel. D'un autre côté, c'est folie et aveuglement de permettre que de pareils pamphlets circulent dans tout le royaume, même par les soins du gouvernement, entre les mains duquel sont les postes et les diligences: il n'y a rien qu'on n'en doive attendre. — Passé la soirée à l'Opéra-Comique: de la musique italienne, des paroles italiennes, des chanteurs italiens, et des applaudissements si continus, si enthousiastes, que les oreilles françaises doivent faire de rapides progrès. Qu'aurait dit Jean-Jacques s'il avait vu un tel spectacle à Paris!
Le 18. — Hier, en conséquence de la motion amendée de l'abbé Sieyès, les communes ont décrété: qu'elles prendraient le titre d'Assemblée nationale; que se considérant comme en activité, toutes taxes étaient illégales, mais que leur levée serait accordée pour le temps de la session; qu'enfin elles procéderaient sans délai à la consolidation de la dette et au soulagement de la misère du peuple. Ces mesures donnent bon espoir aux partisans extrêmes d'une nouvelle constitution; mais je vois évidemment, parmi les personnes de sens plus rassis, une grande appréhension que cette démarche n'ait été trop précipitée. C'est une violence dont la cour peut se saisir comme prétexte et tourner au préjudice du peuple. Le raisonnement de M. de Mirabeau contre ces mesures était très fort et très juste: Si je voulais employer, contre les autres motions les armes dont on se sert pour attaquer la mienne, ne pourrais-je pas dire à mon tour: De quelque manière que vous vous qualifiiez, que vous soyez les représentants connus et vérifiés de la nation, les représentants de vingt-cinq millions d'hommes, les représentants de la majorité du peuple, dussiez-vous même vous appeler l'Assemblée nationale, les états généraux, empêcherez-vous les classes privilégiées de continuer des assemblées que Sa Majesté a reconnues? Les empêcherez-vous de prendre des délibérations? Les empêcherez-vous de prétendre au veto? Empêcherez-vous le roi de les recevoir, de les reconnaître, de leur continuer les mêmes titres qu'il leur a donnés jusqu'à présent? Enfin, empêcherez-vous la nation d'appeler le clergé, le clergé, la noblesse, la noblesse?