À la Société royale d'agriculture, où j'ai voté comme tout le monde, pour élire le général Washington membre honoraire. Cette motion avait été faite par M. de Broussonnet, à qui j'avais présenté le général comme un excellent fermier avec lequel j'avais eu une correspondance sur ce sujet. L'abbé Commerel, qui était présent, me donna une petite brochure de lui sur un nouveau sujet: le Chou à faucher, et un sac en papier plein de semence.
Le 19. — Accompagné M. de Broussonnet chez M. Parmentier à l'hôtel des Invalides, où nous avons dîné. Il y avait là un président du Parlement, un Mailly, beau-frère du chancelier, l'abbé Commerel, etc. Je l'ai noté, il y a deux ans, M. Parmentier est le meilleur des hommes, et, comme on peut le voir par ses écrits, s'entend mieux que tout autre en ce qui regarde la boulangerie. Après le dîner, promenade à la plaine des Sablons pour voir les pommes de terre que la Société y cultive et ses préparations du sol pour les navets; je n'en dirai que ceci seulement: que je souhaite de voir mes frères se tenir obstinément à leur agriculture scientifique, laissant la pratique à ceux qui s'y connaissent. C'est une chose bien triste, pour des cultivateurs savants, que Dieu ait créé une peste semblable au chiendent (triticum repens)!
Le 20. — Des nouvelles! Des nouvelles! Chacun s'étonne de ce qu'il aurait dû s'attendre à voir arriver: un message du roi aux présidents des trois ordres, les prévenant qu'il les réunirait lundi, et des gardes françaises, avec la baïonnette au bout du fusil, placées à chaque porte de la salle des états pour empêcher qui que ce soit d'entrer, sous prétexte des préparatifs pour la séance royale. La manière dont s'est exécuté cet acte de violence mal inspiré a été aussi mal inspirée que l'acte lui-même. M. Bailly n'avait reçu d'autre avertissement qu'une lettre du marquis de Brézé, et les députés se réunirent à la porte de la salle sans savoir qu'elle fût fermée. On ajouta ainsi, de gaieté de coeur, des formes provoquantes à une mesure suffisamment odieuse et inconstitutionnelle par elle-même. On prit sur les lieux une noble et ferme résolution: ce fut de se transporter immédiatement au Jeu de Paume, et là l'assemblée tout entière s'engagea, par serment, de ne se séparer que de son propre mouvement, et de se considérer et d'agir comme Assemblée nationale partout où la violence et les hasards de la fortune pourraient la chasser; les prévisions étaient si menaçantes, que des exprès furent envoyés à Nantes annonçant la nécessité où se verrait peut- être l'assemblée de chercher un refuge dans quelque ville éloignée. Ce message et la fermeture de la salle des états sont le résultat de conciliabules très longs et très fréquents tenus en présence du roi, à Marly, où il a été plusieurs jours sans voir personne, et où l'on n'admettait, même les officiers de la cour, qu'avec un soin et une circonspection extrêmes. Les frères du roi n'ont pas place au conseil; mais le comte d'Artois suit sans cesse les délibérations et en fait part à la reine dans de longues conférences qu'ils ont ensemble. À la réception de ces nouvelles à Paris, le Palais-Royal fut en feu: les cafés, les magasins de brochures, les galeries et les jardins étaient remplis par la foule; l'inquiétude se voyait dans tous les yeux; les bruits que l'on faisait courir prêtant à la cour des intentions de la dernière violence, comme si elle avait résolu d'anéantir tout ce qui, en France n'appartenait pas au parti de la reine, étaient d'une absurdité incroyable; mais rien n'était trop ridicule pour la foi aveugle de la populace. Il était cependant curieux de voir, parmi les personnes de classe plus élevée (car je fis plusieurs visites après l'arrivée de ces nouvelles), l'opinion reprocher à l'Assemblée nationale (comme elle s'appelait) d'avoir été trop loin, d'avoir avec trop de précipitation, de violence, adopté des mesures que la masse du peuple ne soutiendrait pas. Nous pouvons conclure de là que si la cour, instruite de ces dernières démarches, poursuit un plan ferme et habile, la cause populaire aura peu de raisons de s'en louer.
Le 21. — II est impossible, dans un moment si critique, de s'occuper a autre chose que de courir de maison en maison demander des nouvelles et de noter les idées et les opinions qui ont le plus de cours. Le moment actuel est, entre tous, celui qui contient en germe les futures destinées de la France. La résolution par laquelle les communes se sont déclarées Assemblée nationale, indépendamment des deux autres ordres et du roi lui- même, en rejetant toute possibilité de dissolution, est la prise de possession de tous les pouvoirs du royaume. Elles se sont toutes d'un coup transformées dans le Long-Parlement de Charles 1er. Il n'est pas besoin de perspicacité pour s'assurer que, si une telle prétention n'est pas mise à néant, le roi, les grands seigneurs et le clergé sont a jamais dépouillés de leur part de pouvoir. On ne doit pas souffrir de l'armée ou d'un parlement une démarche aussi audacieuse et destructive de l'autorité royale comme des intérêts qu'elle attaque directement. Si l'on n'y met obstacle, tous les autres pouvoirs tomberont devant celui des communes. Avec quelle anxieuse inquiétude ne doit-on pas attendre la décision de la couronne pour savoir si elle se montrera ferme dans cette occasion, sans se départir du système de liberté absolument nécessaire en ce moment. Tout bien considéré, c'est-à- dire connaissant le caractère des gens au pouvoir, il ne faut espérer ni plan bien arrêté, ni ferme exécution. Passé la soirée au théâtre. Madame Rocquère (Raucourt) jouait la Reine dans Hamlet; on se figurera aisément comment la pièce de Shakespeare a été mise en pièces; le talent admirable de l'actrice lui rendait cependant un peu de vie.
Le 22. — J'arrivais à Versailles, à six heures du matin, afin d'être, prêt pour la séance royale. Nous déjeunions avec le duc de Liancourt quand on nous apprit que le roi l'avait remise à demain. Hier il y a eu une séance du conseil, qui s'est prolongée jusqu'à minuit; Monsieur et le comte d'Artois y assistaient: chose extraordinaire et attribuée à l'influence de la reine, le comte d'Artois, l'adversaire constant des plans de M. Necker, s'est opposé à son système et a obtenu de faire remettre la séance de vingt-quatre heures, pour qu'il y ait aujourd'hui conseil en présence du roi. En sortant du château, nous allâmes chercher les députés; il courait plusieurs versions sur le lieu de leur réunion. Nous vîmes d'abord les Récollets; ils y avaient été, mais s'y trouvant peu commodément, ils s'étaient rendus à Saint-Louis, où nous les suivîmes; nous arrivâmes à temps pour voir M. Bailly ouvrir la séance et lire la lettre du roi, ajournant la séance royale à demain. L'aspect de celle assemblée était extraordinaire: une foule immense se pressait en dedans et autour de l'église; l'inquiétude des regards, la variété d'expression causée par la différence des opinions et des sentiments, imprimaient aux visages de tout le monde un caractère que je n'avais jamais vu auparavant. La seule affaire d'importance que l'on traita, et qui dura jusqu'à trois heures, fut la réception du serment et de la signature de quelques députés absents au Jeu de Paume, et la réunion de trois évêques et de cent cinquante députés du clergé, qui vinrent faire vérifier leurs pouvoirs et furent accueillis par de tels applaudissements, de telles acclamations de la foule, que l'église en retentit. Apparemment les habitants de Versailles, au nombre de 60 000, sont, jusqu'au dernier, dans les intérêts des communes: ceci est remarquable, car cette ville est nourrie par le palais, et si la cour n'y est pas populaire, on peut supposer ce qu'en pense le reste du royaume. Dîné avec le duc de Liancourt au Palais: il s'y trouvait beaucoup de noblesse et de députés des communes, entre autres le duc d'Orléans, l'évêque de Rhodez, l'abbé Siéyes, et M. Rabaud-Saint-Etienne.
Voici un des exemples les plus frappants de l'impression que produisent les grands événements sur les hommes de classes diverses. Dans la rue et dans l'église Saint-Louis, il y avait une telle inquiétude sur chaque visage, que l'importance du moment se lisait dans les physionomies. Toutes les formes de civilité ordinaires étaient négligées; mais parmi les personnes du rang bien plus élevé avec lesquelles je m'assis à table, la différence me frappa. Il n'y avait pas, dans trente convives, cinq personnes dans la figure desquelles on pût deviner qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire; la conversation fut même plus indifférente que je ne l'aurais cru. Si elle l'avait été complètement, il n'y aurait rien eu d'étonnant; mais on fit, avec la plus grande liberté, des observations qui furent reçues de façon à prouver qu'on ne les trouvait pas déplacées. N'aurait-on pas cru, dans ce cas, à une plus grande énergie de sentiments et d'expressions, à une plus grande vivacité dans un entretien sur cette crise qui nécessairement devait remplir toutes les pensées? Cependant chacun mangeait, buvait, se promenait, souriait avec une négligence qui me confondait: je ne revenais pas de tant de froideur. Il y a peut-être une certaine nonchalance devenue naturelle aux gens de bonne société par suite d'une longue habitude, et qui les distingue du vulgaire: celui-ci a, dans l'expression de ses sentiments, mille rudesses qu'on ne retrouve pas à la surface polie de ceux dont les manières ont été adoucies, sinon usées par le frottement de la société. Cette remarque serait injuste dans la plupart des cas; mais, je le confesse, le moment actuel, le plus critique, sans aucun doute, que la France ait traversé depuis la fondation de la monarchie, puisque le conseil qui doit décider de la conduite du roi est assemblé, ce moment aurait motivé une tout autre tenue. La présence et surtout les manières du duc d'Orléans y pouvaient être pour quelque chose, mais pour bien peu; ce ne fut pas sans un certain dégoût que je lui vis plusieurs fois montrer un esprit de mauvais aloi et un air moqueur qui, je le suppose, font partie de son caractère; autrement il n'en eût rien paru aujourd'hui. À en juger par ses façons, l'état des affaires ne lui déplaît pas. L'abbé Siéyès a une physionomie remarquable: son oeil vif et toujours en mouvement pénètre la pensée des autres, mais se tient soigneusement sur la réserve, pour ne pas livrer la sienne.
Autant cette figure a de caractère, autant celle de Rabaud-Saint- Étienne a de nullité; elle lui fait tort cependant, car ses talents sont incontestables. On semble d'accord que si le comte d'Artois l'emporte dans le conseil, M. Necker, le comte de Montmorin et M. de Saint-Priest se retireront; en ce cas, la rentrée triomphale de M. Necker aux affaires est inévitable. — Ce soir. — Le plan du comte d'Artois est accepté; le roi le déclarera demain dans son discours; M. Necker a offert sa démission, que le roi a refusée. On se demande maintenant quel est ce plan.
Le 23. — Le grand jour est passé: dès le matin Versailles semblait rempli de troupes; vers dix heures, on forma la haie dans les rues avec les gardes françaises, quelques régiments suisses, etc. La salle des états était entourée, des sentinelles postées à tous les passages et à toutes les portes; aucune autre personne que les députés n'était admise. Ces préparatifs militaires étaient mal entendus, car ils semblaient trahir l'odieux et l'impopularité des mesures que l'on allait proposer, et l'attente, peut-être la crainte, d'un mouvement populaire. On déclarait, avant que le roi eût quitté le château, que ses projets étaient hostiles à la nation par la force qui paraissait les escorter. C'est cependant le contraire qui a eu lieu: on connaît les propositions; ce plan avait du bon, on accordait beaucoup au peuple sur des points essentiels, et cela avant que les états eussent pourvu aux difficultés de finances qui les ont fait réunir, en leur laissant ainsi plein pouvoir de faire ensuite, dans l'intérêt de la nation, ce que les circonstances auraient permis; il semble qu'ils eussent dû accepter, moyennant quelques garanties pour leur future réunion, sans laquelle rien n'est assuré; mais comme une courte négociation peut aisément amener cela; je crains que les députés ne se rendent conditionnellement. L'emploi de la force armée, quelques imprudentes tentatives du parti royal, pour agir sur la constitution intérieure, et la réunion des états, jointe à la mauvaise humeur qu'ils avaient eu le temps de couver depuis trois jours, empêchèrent les communes d'accueillir le roi avec des acclamations. Le clergé et quelques nobles crièrent «Vive le roi!» mais les trois quarts de l'assemblée firent contraste par leur silence. Il paraît qu'on était résolu d'avance à ne souffrir aucune violence, car lorsque le roi fut parti, le clergé et la noblesse s'étant retirés, le marquis de Brézé attendit qu'obéissant aux ordres de la couronne, le tiers se rendît aussi dans la salle préparée pour lui; puis s'apercevant que personne ne bougeait, — Messieurs, dit-il, vous connaissez les intentions du roi. Un silence de mort s'ensuivit, et alors les talents supérieurs s'emparèrent de cet empire, devant lequel disparaissent toutes les autres considérations. Les yeux de l'assemblée entière furent tournés sur le comte de Mirabeau, qui, à l'instant, répondit au marquis de Brézé: «Oui, monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi, et vous qui ne sauriez être son organe auprès des états généraux; vous qui n'avez ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette.» Sur quoi, ce fut un cri unanime de «Tel est le voeu de l'assemblée.» On confirma sur-le-champ les arrêtés pris antérieurement, et sur la motion du comte de Mirabeau, on déclara l'inviolabilité de la personne des députés, aussi bien hors de I'assemblée que dans son sein, et fut réputé infâme et traître quiconque ferait contre eux une tentative.
Le 24. — La fermentation à Paris passe toute conception; toute la journée il y a eu dix mille personnes au Palais-Royal; on avait apporté ce matin un récit très complet des événements d'hier, qui a été lu et commenté à la foule par plusieurs des meneurs apparents de petites sociétés. À ma grande surprise les propositions du roi n'ont rencontré qu'un dégoût universel. Il ne disait rien d'explicite sur le retour périodique des états; il regardait comme une propriété tous les vieux droits féodaux. Ceci et le changement de l'équilibre de la représentation, dans les assemblées provinciales, est ce qui cause le plus de répugnance. Mais au lieu d'espérer et de tendre vers des concessions ultérieures sur ces points, afin de les faire mieux concorder avec les voeux de la majorité, le peuple semble saisi d'une sorte de frénésie, repoussant tout moyen terme, et insister sur l'absolue nécessité de la réunion des ordres, afin que, tout pouvoir passant au tiers, il puisse effectuer ce qu'on appelle la régénération du royaume:mot favori, auquel on n'attache aucun sens bien précis, et que l'on explique vaguement par la réforme générale de tous les abus. On croit aussi beaucoup à la démission de M. Necker, et on semble s'y attacher plus particulièrement qu'à des points d'une bien autre importance. Il est clair pour moi, d'après les conversations et les harangues dont j'ai été le témoin, que les réunions permanentes du Palais-Royal, qui arrivent à un degré de licence et à une furie de liberté à peine croyables, s'unissant aux innombrables publications incendiaires que chaque heure a vues naître, depuis l'assemblée des états, ont tellement enflammé les désirs du peuple, et lui ont donné l'idée de changements si radicaux, que rien ne le satisferait maintenant de ce que pourraient faire ou le roi ou la cour. En conséquence, il serait de la dernière inutilité de faire des concessions, si on n'est pas fermement résolu non-seulement à les faire observer par le roi, mais aussi à maintenir le peuple, en s'occupant en même temps de rétablir l'ordre. Mais la pierre d'achoppement de ce projet, comme de tous ceux que l'on peut imaginer, comme chacun le sait et le crie dans les carrefours, c'est la situation des finances qu'il n'est guère possible de restaurer que par un secours libéral, accordé par les états, ou par une banqueroute. Il est de notoriété publique que ce point a été chaudement débattu en conseil. M. Necker a prouvé que la banqueroute était inévitable, si l'on rompait avec les états avant que les finances ne fussent en ordre, et la terreur d'une telle mesure, que pas un ministre n'oserait prendre sur soi, a été la grande difficulté qui s'est opposée aux projets de la reine et du comte d'Artois. On a eu recours à un moyen terme, par lequel on espère se gagner un parti dans la nation et dépopulariser assez les députés pour s'en débarrasser ensuite; cette attente sera infailliblement trompée. Si du côté du peuple on avance que les vices d'un gouvernement suranné rendent nécessaire l'adoption d'un système nouveau, et qu'il n'y a que les mesures les plus vigoureuses qui soient susceptibles de mettre la nation en possession des bienfaits d'un gouvernement libre, on réplique, de l'autre côté, que le caractère personnel du roi doit éloigner toute crainte de voir employer la violence; que, sous quelque régime que ce soit, l'état des finances doit être réglé ou par le crédit ou par la banqueroute, qu'il faut temporiser pour gagner, dans les négociations, ce que la force mettrait en question; qu'en poussant les choses à l'extrême, on s'expose à une coalition des autres ordres avec l'armée, le parlement et même cette partie prépondérante du peuple qui désapprouve les excès. Quand à tout cela on ajoute la possibilité de jeter le pays dans une guerre civile, avec laquelle on est si familiarisé que son nom est sur toutes les lèvres, nous devons avouer que, si les communes refusent obstinément ce qui leur est proposé, elles exposent d'immenses bienfaits assurés aux hasards de la fortune, qui peut- être les fera maudire par la postérité, au lieu de faire bénir leur mémoire comme celle de vrais patriotes qui n'avaient en vue que le bonheur de leur pays. Les oreilles me bourdonnaient de politique depuis quelques jours, j'allai m'en refaire à l'Opéra- Italien. Rien ne valait pour cela la pièce que l'on donnait: la Villanella rapita, de Bianchi, composition vraiment délicieuse. Croirait-on que ce même peuple qui naguère n'estimait d'un opéra que les danses et n'entendait que des orages de cris, suit maintenant avec passion les mélodies italiennes, les applaudit avec goût et avec enthousiasme, et cela sans qu'elles empruntent le secours d'un seul pas! La musique est charmante, élégamment enjouée, légère et gracieuse; il y a, pour la signora Mandini et Vigagnoni, un duo de premier mérite. La Mandini est une cantatrice qui vous fascine: sa voix n'est rien; mais sa grâce, son expression, son âme, s'harmonisent dans une exquise sensibilité.
Le 25. — La conduite de M. Necker est sévèrement critiquée, même parmi ses amis, aussitôt qu'ils sortent d'un certain monde. On assure positivement que l'abbé Siéyès, MM. Mounier, Chapelier, Barnave, Turgot, Tourette, Rabaud et autres chefs de partis se sont presque mis à ses genoux pour qu'il insiste à faite accepter sa démission, dans la conviction que sa retraite jetterait plus que toute autre chose le parti de la reine dans des difficultés infiniment plus graves et plus embarrassantes. Mais sa vanité a prévalu sur leurs efforts pour lui faire prêter l'oreille aux paroles insidieuses de la reine, qui a l'air de lui demander grâce et lui fait croire que lui seul est capable de maintenir la couronne sur la tête du roi. En même temps qu'il se prête à ces manoeuvres, contrairement à l'intérêt des amis de la liberté, il brigue les applaudissements de la populace de Versailles d'une manière déplorable. Pour aller chez le roi et pour en revenir, les ministres ne traversent jamais la cour à pied; ce dont M. Necker s'avisa, quoiqu'il ne l'eût pas fait dans des temps plus tranquilles, afin de provoquer les louanges, de s'entendre appeler le Père du peuple, et de traîner sur ses traces une foule immense qui l'acclame. Presque au même moment que la reine, dans une entrevue privée, parlait à M. Necker, ainsi que je l'ai dit, elle recevait les députés de la noblesse, en appelait à leur honneur pour soutenir les droits de son fils qu'elle leur présentait, montrant clairement que, si les projets du roi n'étaient pas vigoureusement soutenus, la monarchie était perdue et la noblesse engloutie. Tandis que le tumulte soulevé par M. Necker faisait retentir le château, le roi, se rendant en voiture à Marly, n'était accueilli que par un lugubre et morne silence, et cela, après avoir accordé au peuple et à la cause de la liberté plus qu'aucun de ses prédécesseurs. Telle est la foule, telle l'impossibilité de la satisfaire dans un moment comme celui-ci, lorsque l'imagination exaltée pare toutes les chimères des couleurs enchanteresses de la liberté. Je suis très curieux d'apprendre le résultat des délibérations qui ont suivi les premières protestations des communes contre la violence militaire employée d'une façon à la fois si injustifiable et si peu judicieuse. Si les propositions du roi étaient venues après le vote des subsides, et à propos de quelques questions moins importantes, ce serait autre chose; mais les présenter avant d'avoir un shilling de voté, ou une mesure prise pour sortir de cet embarras, change l'affaire du tout au tout. Le soir, la conduite de la cour est inexplicable et inconséquente: tandis que par la séance royale on avait tout fait pour maintenir la séparation des ordres, on a permis à une grande partie du clergé de se réunir aux communes. Le duc d'Orléans, à la tête de quarante-sept membres de la noblesse, fait de même: et, autre preuve de l'instabilité des conseils de la cour, les communes se sont maintenues dans la grande salle des états, malgré l'exprès commandement du roi. Le fait est que la séance royale était contraire à ses sentiments personnels, et que ce n'est qu'avec beaucoup de difficulté que le conseil la lui avait fait adopter; aussi, lorsqu'à chaque instant il devenait de plus en plus urgent de donner des ordres efficaces pour le maintien du système proposé, il fallut, de nouveau, livrer bataille sur chaque point, et le projet ne fut que mis en train sans que l'on y persistât. Voilà ce qu'on en dit, et c'est probablement la vérité. On voit aisément que mieux aurait valu, pour mille raisons, ne pas prendre cette mesure, car le gouvernement a perdu tout prestige et toute énergie, et le peuple va se montrer plus exigeant que jamais. Hier, à Versailles, la populace a insulté, et même maltraité, les membres du clergé et de la noblesse connus par leurs efforts pour maintenir la séparation des ordres. L'évêque de Beauvais a reçu à la tête une pierre qui l'a presque assommé.[22] On a brisé toutes les fenêtres chez l'archevêque de Paris, et il a dû changer de logement; le cardinal de Larochefoucauld a été hué et sifflé. La confusion est si grande, que la cour ne peut compter que sur les troupes; encore dit-on maintenant d'une manière positive que, si ordre est donné aux gardes françaises de faire feu sur le peuple, ils refuseront. Cela n'étonne que ceux qui ne savent pas combien ils sont las des mauvais traitements, de la conduite et des manoeuvres du duc du Châtelet, leur colonel; tant les affaires de la cour ont été mal menées sous tous les rapports, tant elle a été malheureuse dans le choix des hommes dont dépendent le plus sa sûreté et même son existence! Quelle leçon pour les princes qui souffrent que de vils courtisans, des femmes, des bouffons, s'emparent d'un pouvoir qui n'offre de sécurité qu'entre les mains de l'habileté et de la prudence. On affirme que ces troubles ont été machinés par les meneurs des communes, et quelques-uns payés par le duc d'Orléans. La confusion du ministère est au comble. — Le soir, Théâtre-Français: le Comte d'Essex et la Maison de Molière.