Le 26. — Chaque moment semble apporter au peuple une nouvelle ardeur; les réunions du Palais-Royal sont plus nombreuses, plus violentes et plus audacieuses que jamais, et dans la réunion des électeurs, convoqués à Paris pour envoyer une députation à l'Assemblée nationale, grands comme petits ne parlaient de rien moins que d'une révolution dans le gouvernement et de l'établissement d'une libre constitution. Ce qu'on entend par libre constitution n'est pas difficile à deviner: c'est la République; car les doctrines du temps y tendent de plus en plus chaque jour; on dit toutefois que l'État doit conserver la forme monarchique ou que, du moins, il y a besoin d'un roi. On est étourdi dans les rues par les colporteurs de pamphlets séditieux et de relations d'événements chimériques dont la commune tendance est de maintenir le peuple dans la frayeur et l'incertitude. Il n'y a pas d'exemple d'une nonchalance, d'une stupidité pareilles à celles de la cour. Le moment demanderait la plus grande décision; et hier, pendant que l'on discutait s'il serait doge de Venise ou roi de France, le roi était à la chasse! Jusqu'à onze heures du soir, et comme nous en avons été informés ensuite, presque jusqu'au matin le Palais Royal a présenté un spectacle curieux. La foule était prodigieuse; on faisait partir des pièces d'artifice de toutes sortes, et tout l'édifice était illuminé; les réjouissances se faisaient pour célébrer la réunion du duc d'Orléans et de la noblesse aux communes; elles se joignaient à la liberté excessive ou plutôt à la licence des orateurs populaires. Ce bruit, cette agitation, les alarmes excitées un peu auparavant, ne laissent pas respirer la foule et la préparent singulièrement pour exécuter les projets, quels qu'ils soient, des meneurs de l'Assemblée: elle est entièrement contraire aux intérêts de la cour; des deux côtés, même aveuglement, même infatuation. Tout le monde comprend aujourd'hui que le projet de la séance royale est hors de question. Au moment que les communes, averties par la circonstance insignifiante de leur réunion dans la grande salle des états, ont soupçonné, de l'hésitation, elles ont méprisé les autres ordres du roi, les ont regardés comme non avenus et ne méritant aucune considération jusqu'à ce qu'on les appuyât par des moyens dont on ne voyait pas trace. Elles ont érigé en maxime que leur droit s'étendait sur beaucoup plus de choses que n'en a mentionnées le roi; qu'en conséquence, elles n'accepteront aucune commission du pouvoir, mais évoqueront tout à elles comme leur appartenant. Beaucoup de personnes avec lesquelles je m'en suis entretenu paraissent n'y rien voir d'extraordinaire; mais il me semble pour moi que de telles prétentions sont également dangereuses et inadmissibles, et menant tout droit à une guerre civile, le comble de l'égarement et de la folie, quand les libertés publiques pourraient certainement être assurées sans recourir à de telles extrémités. Si les communes revendiquent toute autorité, quelle puissance y a-t-il dans l'État, hors les armes, pour repousser leurs empiétements? Elles excitent chez le peuple des espérances sans bornes; si l'effet ne les suit pas, tout sera dans le chaos: le roi lui-même, quelles que soient sa nonchalance, son apathie, son indifférence pour le pouvoir, prendra l'alarme un jour ou l'autre, et prêtera l'oreille à des projets auxquels il ne donnerait pas à présent un moment d'attention. Tout semble indiquer fortement un grand désordre et des troubles intérieurs, et fait voir qu'il eût été plus sage d'accepter les ordres du roi: c'est dans cette idée que je quittai Paris.
Le 27. — On dirait que l'affaire est terminée et la révolution complète. Le roi, effrayé par les mouvements populaires, a défait son oeuvre de la séance royale en écrivant aux présidents de la noblesse et du clergé se joindre avec leurs ordres aux communes, donnant ainsi le démenti à ses ordres antérieurs. On lui a représenté que la disette est si grande dans toutes les parties du royaume, qu'il n'y avait pas d'excès auxquels le peuple ne fût capable de se porter; qu'à moitié mort de faim il écouterait toutes les objections et se tenait, sur le qui-vive pour tous les mouvements; que Paris et Versailles seraient infailliblement brûlés; qu'en un mot tous les malheurs suivraient son obstination à ne pas se départir du plan de la séance royale. Ses appréhensions l'emportèrent sur les conseils du parti qui l'avait dirigé ces derniers jours, et il prit celle décision dont l'importance est telle qu'il ne saura plus maintenant ni où s'arrêter, ni quoi refuser. Sa position dans la réorganisation du royaume sera celle de Charles 1er, spectateur impuissant des résolutions efficaces d'un Long-Parlement. La joie excitée par cet acte a été infinie, et l'Assemblée se mêlant au peuple s'est empressée de se rendre au château; les cris de: Vive le roi! Auraient pu s'entendre de Marly. Le roi et la reine se montrèrent aux balcons et furent reçus par des clameurs enthousiastes, ceux qui dirigeaient ce mouvement connaissant bien mieux la valeur des concessions que ceux qui les avaient faites. J'ai parlé aujourd'hui avec plusieurs personnes, et parmi elles plusieurs nobles, non sans m'étonner de leur voir entretenir l'idée que cette union n'est que pour la vérification des pouvoirs et la confection de la constitution, nouveau terme qu'ils ont adopté comme si leur nouvelle constitution était un pudding que l'on fasse d'après une recette. Je leur ai demandé en vain où est le pouvoir qui les séparera ensuite si les communes n'y veulent pas consentir, chose probable, puisque cet arrangement met toute l'autorité dans leurs mains. J'ai fait appel en vain, pour les persuader, au témoignage des chefs de l'Assemblée qui, dans leurs pamphlets font bon marché de la constitution anglaise, parce que le pouvoir de la couronne et des lords y restreint de beaucoup celui des communes. Le résultat me paraît si évident qu'il n'y a aucune difficulté à le prédire: tout pouvoir réel passera désormais aux communes. Après avoir excité les espérances du peuple dans l'exercice qu'elles en feraient, elles seront incapables de s'en servir avec modération; la cour ne se résignera pas à se voir lier les mains; la noblesse, le clergé, les parlements et l'armée, menacés d'anéantissement, se réuniront pour la défense commune; mais comme un tel accord demande du temps pour s'établir, ils trouveront le peuple armé, d'où une guerre civile sanglante devra suivre. Cette opinion, je l'ai manifestée plus d'une fois sans trouver quelqu'un qui s'y ralliât.[23] À tout hasard, le vent est tellement en faveur du peuple, et la conduite de la cour est si faible, si indécise, si aveugle, qu'il arrivera peu de chose que l'on ne puisse dater de ce moment. De la vigueur et du savoir-faire eussent tourné les chances du côté de la cour, car la grande majorité de la noblesse du royaume, le haut clergé, les parlements et l'armée soutenaient la couronne; son abandon de la seule marche qui assurât son pouvoir laisse place à toutes les exigences. Le soir, les feux d'artifice, les illuminations, la foule et le bruit ont été croissants au Palais-Royal: la dépense doit être énorme, et cependant personne ne sait de source certaine par qui elle est supportée. On donne dans les boutiques autant de pétards et de serpenteaux pour douze sous qu'on en aurait eu pour cinq livres en temps ordinaire. Nul doute que ce ne soit aux frais du duc d'Orléans. On tient ainsi le peuple dans une perpétuelle fermentation, toujours assemblé, toujours prêt à se jeter dans les hasards lorsqu'il y sera appelé par les hommes auxquels il a confiance. Naguère il aurait suffi d'une compagnie de Suisses pour étouffer tout cela, a présent il faudrait un régiment mené avec vigueur; dans quinze jours, c'est à peine si une armée y réussira. Au théâtre, mademoiselle Contat m'a enchanté dans le Misanthrope de Molière. C'est vraiment une grande actrice, réunissant l'aisance, la grâce, le port, la beauté, à l'esprit et à l'âme. Molé a joué Alceste d'une manière admirable. Je ne prendrai pas congé du Théâtre-Français sans lui donner encore une fois la préférence sur tout ce que j'ai vu.
Je quitterai Paris, toutefois, heureux de l'assurance que les représentants du peuple ont sans conteste dans leurs mains le pouvoir d'améliorer tellement la constitution du pays, que désormais les grands abus y soient, sinon impossibles, au moins d'une extrême difficulté à établir; que, par conséquent, ils fonderont une liberté politique entière, et s'ils y réussissent, qu'ils mettront à profit mille occasions de doter leurs compatriotes du bienfait inappréciable de la liberté civile. L'état des finances place en fait le gouvernement sous la dépendance des états et assure ainsi leur périodicité. D'aussi grands bienfaits répandront le bonheur chez vingt-cinq millions d'hommes, idée noble et encourageante qui devrait animer tout citoyen du monde, quels que soient son état, sa religion, son pays. Je ne me permettrais pas un instant de croire que les représentants puissent jamais assez oublier leurs devoirs envers la nation française, l'humanité, leur propre honneur, pour que des vues impraticables, des systèmes chimériques, de frivoles idées d'une perfection imaginaire, arrêtent leurs progrès et détournent leurs efforts de la voie certaine pour engager dans les hasards des troubles les bienfaits assurés qu'ils ont en leur puissance. Je ne concevrai jamais que des hommes ayant sous la main une renommée éternelle, jouent ce riche héritage sur un coup de dés, au risque d'être maudits comme les aventuriers les plus effrénés qui aient jamais fait honte à l'humanité. Le duc de Liancourt ayant une collection de brochures, puisqu'il achète tout ce qui se publie sur les affaires présentes, et entre autres les cahiers de tous les districts et villes de France pour les trois ordres, il y avait pour moi un grand intérêt de parcourir tous ces cahiers, dans la certitude d'y trouver l'énumération des griefs des trois ordres et l'indication des améliorations à apporter au gouvernement et à l'administration. Les ayant tous parcourus la plume à la main pour en faire des extraits, je quitterai Paris demain.
Le 28. — M'étant pourvu d'un cabriolet français (ce qui répond à notre gig) et d'un cheval, je me mis en route après avoir pris congé de mon excellent ami M. Lazowski, dont l'inquiétude sur le sort de son pays m'inspirait autant de respect pour son caractère que les mille attentions que chaque jour je recevais de lui m'avaient donné de raisons pour l'aimer. Ma bonne protectrice, la duchesse d'Estissac, eut la bonté de me faire promettre de revenir chercher l'hospitalité dans son hôtel, au terme du voyage que j'allais entreprendre. Je ne me souviens pas du nom de l'endroit où je dînai en allant à Nangis; mais c'est une station de poste, à gauche, un peu à l'écart de la route. Il n'y avait qu'une mauvaise chambre avec des murailles nues. Le temps était froid et le feu me manquait; car, à peine fut-il allumé, qu'il fuma d'une façon insupportable. Cela me mit d'effroyable humeur. Je venais de passer quelque temps à Paris, au milieu de l'ardeur, de l'énergie et de l'animation d'une grande révolution; dans les moments que ne remplissaient pas les préoccupations politiques, je jouissais des ressources de conversations libérales et instructives, de l'amusement du premier théâtre du monde, et les accents enchanteurs de Mandini m'avaient tour à tour consolé ou charmé pendant des instants trop fugitifs. Le brusque changement de tout cela contre une chambre d'auberge, et d'auberge française, l'ignorance de chacun sur les événements d'alors qui le regardaient au plus haut point, la circonstance aggravante de manquer de journaux avec une presse bien plus libre qu'en Angleterre, formaient un tel contraste que le coeur me manqua. À Guignes, un maître de danse ambulant faisait sauter avec sa pochette quelques enfants de marchands; pour soulager ma tristesse, j'assistai à leurs plaisirs innocents, et je leur donnai, avec une munificence grande, quatre pièces de douze sous pour acheter un gâteau, ce qui les remplit d'une nouvelle ardeur; mais mon hôte, le maître de poste, fripon hargneux pensa que, puisque j'étais si riche, il en devait avoir sa part, et me fit payer neuf livres dix sous pour un poulet maigre et coriace, une côtelette, une salade et une bouteille de mauvais vin. Une si basse et si pillarde disposition ne contribua pas à me remettre de bonne humeur. — 30 milles.
Le 29 — Nangis. Le château appartient au marquis de Guerchy, qui, l'an dernier, à Caen, m'avait fait promettre, par ses instances amicales, de passer quelques jours ici. Une maison presque remplie d'hôtes, dont quelque-uns fort agréables, l'ardeur de M. de Guerchy pour la culture, et l'aimable naïveté de la marquise sur ce point comme sur ceux de la politique et de la vie commune, étaient ce qu'il fallait pour me relever. Mais je me trouvai dans un cercle de politiques avec lesquels je ne pus m'accorder que sur une chose, les souhaits d'une liberté indestructible pour la France; quant aux moyens de l'obtenir, nous étions aux pôles opposés. Le chapelain du régiment de M. de Guerchy, qui a ici une cure et que j'avais connu à Caen, M. l'abbé de …, se montrait particulièrement très porté pour ce que l'on appelle la régénération du royaume, impossible d'entendre par cela, suivant ses explications, autre chose qu'une perfection théorique de gouvernement, douteuse à son point de départ, risquée dans son développement et chimérique quant à ses fins. Elle m'a toujours eu l'air suspect, parce que tous ses avocats, depuis les meneurs de l'Assemblée nationale dans leurs pamphlets jusqu'aux messieurs qui me faisaient actuellement son panégyrique, affectaient tous de faire bon marché de la constitution anglaise en ce qui touche à la liberté. Comme elle est, sans aucun doute et selon leurs propres aveux, la meilleure que le monde ait encore vue, ils déclarent en appeler de la pratique à la théorie, chose très admissible (toutefois avec précaution) dans une question de science; mais qui, pour l'établissement de l'équilibre des nombreux intérêts d'un grand royaume, des garanties de la liberté de vingt-cinq millions d'hommes, me partait être le comble de l'imprudence, la quintessence de l'égarement. Mes arguments roulaient sur la constitution anglaise: «Acceptez-la, disais-je, en bloc; c'est l'affaire d'un tour de scrutin; votre représentation égale et réelle pour tous a fait disparaître sa plus grande imperfection; quant au reste, dont l'importance est minime, modifiez-la, mais prudemment; car ce n'est qu'ainsi que l'on touche à une charte qui, dès son établissement, a procuré le bonheur à une grande nation, la grandeur à un peuple que la nature avait fait petit, mais qui, à force de copier humblement ses voisins, s'est rendu dans un siècle le rival des nations les plus illustres dans ces arts qui embellissent la vie humaine, et maître de toutes dans ceux qui contribuent à son bien-être.» On louait mon attachement à ce que je pensais être la liberté; en répondant que le roi de France ne devait pas apposer son veto à la volonté de la nation, que l'armée devait être entre les mains des provinces, et cent idées également absurdes et impraticables.
Tels sont cependant les sentiments que la cour a tout fait pour répandre dans le pays, car, la, postérité le croira-t-elle? Pendant que la presse fourmillait de publications incendiaires tendant à prouver les bienfaits d'un chaos théorique et d'une licence spéculative, on n'a pas employé un seul écrivain de talent à réfuter leur doctrine, en vogue et à les confondre; on ne s'est pas donné la moindre peine pour faire circuler des oeuvres d'une autre couleur. À ce propos, je dois dire que quand la cour vit que les états ne pouvaient plus être convoqués sous leur ancienne forme, qu'il fallait en conséquence procéder à de grandes innovations, elle aurait dû prendre notre constitution pour modèle, rassembler le clergé et la noblesse dans une seule chambre et mettre un trône pour le roi quand il s'y fût rendu; réunir tes communes dans une autre salle, puis faire vérifier par chacune d'elles les pouvoirs de ses membres Dans le cas d'une séance royale, on aurait invité les communes à paraître à la barre de la chambre haute, où des sièges leur eussent été préparés. Dans l'édit de leur constitution, le roi aurait dû copier l'Angleterre assez pour éviter ces discussions préliminaires sur les formes à suivre dans les débats, qui, en France, ont pris deux mois et laissé aux imaginations ardentes du peuple le temps de travailler. De telles mesures auraient permis de faire face, dans les meilleures conditions possibles, aux changements ou événements imprévus qui seraient venus à se produire.
Le château de mon ami est considérable et mieux bâti qu'on ne le faisait en Angleterre à la même époque, il y a deux cents ans; je crois que cette supériorité était générale en France dans tous les arts. On y était, j'en suis presque sûr, du temps de Henri IV, bien plus avancé que nous pour les villes, les maisons, les rues, les chemins, bref en toute chose. Grâce à la liberté, nous sommes parvenus à changer de rôle avec les Français. Comme tous les châteaux que j'ai vus dans ce pays, celui-ci touche à une ville; il en forme même une extrémité; mais l'arrière-façade, donnant sur de belles plantations, sans aucune vue de bâtiments, a tout à fait l'air de la campagne. Le marquis actuel a formé là une pelouse avec des sentiers sablés et sinueux, et d'autres embellissements pour l'encadrer. On y fait les foins, et le marquis, M. l'abbé et quelques autres montèrent avec moi sur la meule pour que je leur montrasse à l'arranger et le tasser. Des politiques aussi ardents, quelle merveille que la meule n'ait pas pris feu! — Nangis est assez près de Paris pour que le peuple s'occupe de ce qui s'y passe; le perruquier qui m'accommodait ce matin m'a dit que chacun était résolu à ne pas payer les taxes si l'Assemblée l'ordonnait ainsi. «Mais les soldats, n'auront-ils rien à dire? — Non, monsieur, jamais; soyez assuré comme nous que les soldats français ne tireront jamais sur le peuple, et puis le feraient-ils, que mieux vaut mourir d'une balle que de faim.» Il me traça un affreux tableau de la misère du peuple: des familles entières étaient dans le plus grand dénûment; ceux qui ont de l'ouvrage n'en retirent pas le profit nécessaire à les nourrir; beaucoup d'autres, trouvent même de la difficulté à se procurer cet ouvrage. Je demandai à M. de Guerchy si c'était vrai; effectivement. Les magistrats ont défendu à la même personne d'acheter plus de deux boisseaux de blé dans le même marché, par crainte d'accaparement. Le sens commun montre que ces mesures tendent directement à accroître le mal, mais il est inutile de discuter avec des personnes dont les idées sont irrévocablement arrêtées. Aujourd'hui, jour de marché, j'ai vu le froment se vendre sous l'empire de ces règlements; un piquet de dragons se tenait au centre de la place pour prévenir les troubles. D'ordinaire le peuple se querelle avec les boulangers, prétendant que le prix qu'ils demandent est au-dessus du cours; de ces mots il passe aux voies de fait, soulève une émeute et se sauve emportant sans bourse délier et le blé et le pain. C'est ce qui est arrivé à Nangis et en plusieurs endroits; la conséquence fut que boulangers et fermiers refusèrent de s'y rendre jusqu'à ce que la disette fût à son comble; alors les céréales durent s'élever à un taux énorme, ce qui augmenta le mal et nécessita vraiment la présence des soldats pour rassurer les pourvoyeurs du marché. J'ai interrogé madame de Guerchy sur les dépenses de la vie; notre ami M. l'abbé était de cette conversation, et il en résulte que pour habiter un château comme celui-ci, avec six domestiques mâles, cinq servantes, huit chevaux, entretenir un jardin, etc., etc., tenir table ouverte, recevant quelque société, sans jamais aller à Paris, il faut environ mille louis de revenu. En Angleterre, ce serait deux mille. Il y a donc entre les modes de vie, et non pas entre le prix des choses, cent pour cent de différence. Il y a des gentilshommes qui vivent ici pour 6 à 8000 liv. (262 à 320 liv. st.) avec deux domestiques, deux servantes, trois chevaux et un cabriolet; en Angleterre, il y en a qui mènent le même train, mais ce sont des prodigues.
Parmi les voisins qui visitaient Nangis se trouvaient M. Trudaine de Montigny et sa jeune et jolie femme. Ils ont un beau château à Montigny et un domaine donnant un revenu de 4000 louis. Cette dame était une demoiselle de Cour-Breton, nièce de M. de Calonne; elle avait dû épouser le fils de M. de Lamoignon, mais elle y avait la plus grande répugnance. Trouvant que les refus ordinaires ne lui servaient de rien, elle se résolut à en donner un qui ne laissât aucune réplique: elle se rendit à l'église, selon les ordres de son père, mais là elle répondit un non solennel au lieu du oui qu'on attendait; elle s'en fut ensuite à Dijon, d'où elle ne bougea pas; le peuple la salua de ses acclamations pour avoir refusé de s'allier avec la cour plénière; partout on loua très fort sa fermeté. Il y avait aussi M. de la Luzerne, neveu de l'ambassadeur de France à Londres, qui voulut bien m'informer dans un anglais pitoyable qu'il avait pris des leçons de boxe de Mendoza. Personne ne serait bien venu à dire qu'il a voyagé sans profit. Est-ce que le duc d'Orléans, lui aussi, aurait appris à boxer? Mauvaises nouvelles de Paris; le trouble s'accroît; les alarmes sont telles que la reine a fait appeler le maréchal de Broglie dans le cabinet du roi; il y a eu plusieurs conférences; le bruit court qu'une armée va être réunie sous son commandement. Cela peut être indispensable, mais quelle triste conduite que d'en être arrivé là!
2 juillet. — Meaux. M. de Guerchy a eu la bonté de me reconduire jusqu'à Coulommiers; j'avais une lettre pour M. Anvée Dumée. De Rosoy à Maupertuis, le pays est varié par des bois, animé par des villages et des fermes isolées se répandant çà et là comme auprès de Nangis. Maupertuis semble avoir été la création du marquis de Montesquiou, qui possède ici un très beau château construit d'après ses propres plans, un grand jardin anglais fait par le jardinier du comte d'Artois et la ville; tout cela est son oeuvre. Le jardin m'a fait plaisir à voir. On a tiré bon parti d'un cours d'eau assez fort et de plusieurs sources jaillissant sur le domaine; elles ont été bien dirigées, et l'ensemble fait preuve de goût. L'application d'une de ces sources au potager est excellente: elle circule en zigzag sur un canal pavé, formant de temps en temps des bassins pour l'arrosement; on pourrait très aisément la conduire alternativement sur chaque planche, comme en Espagne. C'est une suggestion d'une utilité réelle pour ceux qui créeront des jardins en pente, car l'arrosage au moyen d'arrosoirs ou de seaux est misérable, comparé à cette méthode infiniment plus efficace. Je ne reprocherai à ce jardin que d'être trop près de la maison, d'où l'on ne devrait rien avoir en vue que des gazons et quelques bouquets d'arbres. Une plantation convenable pourrait cacher la route. Celle-ci, du reste, jusqu'à Coulommiers, a été admirablement construite en pierres cassées fin comme du gravier, sous les ordres de M. de Montesquiou, et en partie à ses frais. Avant d'en finir avec ce gentilhomme, j'ajouterai que sa famille est la seconde de France, et même la première selon ceux qui admettent ses prétentions, car elle croit remonter aux d'Armagnac, descendance incontestable de Charlemagne. Le roi actuel, quand il signait des actes se rapportant à cette famille, et semblant admettre ce fait ou y faire allusion, remarquait que, par sa signature, il reconnaissait un de ses sujets comme de meilleure maison que lui-même. Mais on s'accorde généralement à laisser le premier rang aux Montmorency, d'où sortent les ducs de Luxembourg et de Laval et le prince de Robec. M. de Montesquiou est député aux états, un des quarante de l'Académie française, à cause de quelques écrits qu'il a publiés, et en outre premier officier de Monsieur, frère du roi, ce qui lui vaut 100 000 liv. par an (4375 l. st.). Dîner avec M. et madame Dumée: la conversation, comme dans toutes les villes de province, ne roule presque que sur la cherté des grains. Il y avait eu marché hier, et émeute malgré la présence des troupes; le blé vaut 46 liv. (2 l. 3 d.) le septier ou demi-quarter, quelquefois plus. — Meaux. — 32 milles.
Le 3. — Meaux ne se trouvait guère sur mon chemin, mais le district qui l'entoure, la Brie, est si célèbre pour sa fertilité, que je ne pouvais passer sans la voir. J'avais des lettres pour M. Bernier, grand fermier du pays, à Chauconin, près Meaux, et pour M. Gibert, de Neufmoutier, grand cultivateur qui a fait, comme son père, une fortune considérable dans l'agriculture. Le premier n'était pas chez lui; je trouvai le second très hospitalier et très disposé à me fournir tous les renseignements que je désirais. Il a élevé une maison belle et commode avec des bâtiments d'exploitation conçus largement et solidement construits. J'étais heureux de voir une telle fortune due tout entière à la charrue. Il ne me laissa pas ignorer qu'il était noble, exempt de tailles, et jouissait du privilège de la chasse, son père ayant acheté la charge de secrétaire du roi; mais, homme sage ayant tout, il vit en fermier. Sa femme apprêta la table, et son régisseur, la fille de laiterie, etc., etc., prirent place avec nous. Voilà de vraies façons campagnardes; elles sont très convenables et ne menacent pas, comme les airs à prétention de petits gentilshommes, de dévorer une fortune pour satisfaire à une fausse honte et à de sottes vanités. La seule chose à laquelle je trouve à redire, c'est la construction d'une habitation bien au delà de sa manière de vivre, et qui ne peut avoir pour effet que d'induire un de ses successeurs à des dépenses qui dissipent ses épargnes et celles de son père. Cela serait sûr en Angleterre; en France, il y a moins de danger.