Le 4. — Gagné Château-Thierry en suivant le cours de la Marne. Le pays est agréablement varié, et offre assez d'accidents de terrain pour former toujours tableau, s'il s'y trouvait des haies. Château-Thierry est magnifiquement placé sur cette rivière. Il était cinq heures quand j'y arrivai, et dans un moment si plein d'intérêt pour la France et même pour l'Europe, je désirais lire un journal. Je demandai un café; il n'y en avait pas dans la ville. On compte ici deux paroisses et quelques milliers d'habitants, et il n'y a pas un journal pour le voyageur dans un moment où tout devrait être inquiétude! Quel abrutissement, quelle pauvreté, quel manque de communications! À peine si ce peuple mérite d'être libre; le moindre effort vigoureux pour le maintenir en esclavage serait couronné de succès. Celui qui s'est habitué à voir, en parcourant l'Angleterre, la circulation rapide et énergique de la richesse, de l'activité, de l'instruction, ne trouve pas de mots assez forts pour peindre la tristesse et l'abrutissement de la France. Tout aujourd'hui j'ai suivi une des plus grandes routes à trente milles de Paris; je n'ai cependant pas vu de diligence; je n'ai rencontré qu'une voiture de personne aisée et rien davantage qui y ressemblât. — 30 milles.

Le 5. — Mareuil. La Marne, large d'environ vingt-cinq perches anglaises, coule à droite dans une riche vallée. Le pays est accidenté, souvent agréable; des hauteurs on en a une belle vue de la rivière. Mareuil est la résidence de M. Leblanc, dont M. de Broussonnet m'avait parlé fort avantageusement, surtout par rapport à ses moutons d'Espagne et à ses vaches de Suisse. C'était lui aussi sur lequel je comptais pour mes renseignements touchant les fameux vignobles d'Épernay, qui produisent le meilleur champagne. Quel fut mon désappointement quand j'appris de ses domestiques qu'il était allé à neuf lieues de là pour ses affaires: «Madame Leblanc y est-elle? — Non, elle est à Dormans.» Mes exclamations de dépit furent interrompues par l'arrivée d'une fort jolie jeune personne qui n'était autre que mademoiselle Leblanc. «Maman sera ici à dîner, et papa ce soir; si vous lui voulez parler, veuillez bien l'attendre.» Quand la persuasion prend d'aussi gracieuses formes, il n'est pas facile de lui résister. Il y a dans la manière de faire les choses un tour qui vous y laisse indifférent on vous y fait prendre intérêt. L'enjouement naturel et la simplicité de mademoiselle Leblanc me firent attendre patiemment le retour de sa mère, en me disant à part moi: «Vous ferez, mademoiselle, une excellente fermière.» Madame Leblanc approuva la naïve hospitalité de sa fille, et m'assura que son mari arriverait le lendemain de bon matin; car elle lui dépêchait un exprès pour ses propres affaires. Le soir, nous soupâmes avec M. B…, mari d'une nièce de M. Leblanc, qui demeure dans le même village. Si l'on ne fait qu'y passer, Mareuil semble un hameau de petits fermiers entouré des chaumières de leurs ouvriers, et la première idée qui vienne, c'est la tristesse qu'il y aurait à y être banni pour la vie. Qui croirait y rencontrer deux familles à leur aise? Trouver dans l'une mademoiselle Leblanc chantant en s'accompagnant sur le sistre; dans l'autre la jeune et belle madame B … jouant sur un excellent piano-forte anglais? Nous avons comparé le prix de la vie en Champagne et en Suffolk: cent louis dans le premier pays en valent cent quatre-vingts dans l'autre, ce que je crois exact. À son retour, M. Leblanc a satisfait à toutes mes demandes de la façon la plus obligeante et m'a donné des lettres pour les propriétaires des crus les plus célèbres.

Le 7. — Épernay, vins fameux. J'étais recommandé à M. Parétilaine (Parctelaine), un des plus grands négociants d'ici, qui, avec deux autres messieurs, eut la bonté d'entrer dans de grands détails sur le profit et le produit des vignes. L'hôtel de Rohan est très bon; je m'y régalai, pour quarante sous, d'une bouteille d'excellent vin mousseux, que je bus à la prospérité de la vraie liberté en France. — 12 milles.

Le 8. — Aï. Petit village non loin de la route de Reims, très fameux par ses vins. J'avais une lettre pour M. Lasnier, qui a soixante mille bouteilles de champagne dans ses caves. Par malheur, il n'était pas chez lui. M. Dorsé en a de trente à quarante mille. Tout le long du chemin, la moisson avait mauvaise apparence, non point à cause d'une forte gelée, mais des froids de la semaine dernière.

Arrivé à Reims à travers les cinq milles de forêts couronnant les hauteurs qui séparent le vallon d'Épernay de la grande plaine de Reims. Le premier coup d'oeil de cette ville, au moment où l'on commence à descendre, est magnifique. La cathédrale s'élève d'un air majestueux, et l'église Saint-Remy termine noblement la ville. Ces aspects de cités sont communs en France; mais, à l'entrée, vous ne trouvez plus qu'une confusion de ruelles étroites, sales, tortueuses et sombres. À Reims, c'est autre chose, les rues sont presque toutes droites, larges et bien bâties; elles vont de pair avec tout ce que je connais de mieux sous ce rapport, et l'hôtel de Moulinet est si grand et si bien servi, qu'il ne détruit pas le plaisir causé par les choses agréables que l'on a vues, en provoquant des sensations toutes contraires chez le voyageur, ce qui est trop souvent le cas dans les hôtels français. On me servit à dîner une bouteille d'excellent vin. Je suppose que l'air condensé (fixed air) est bon pour les rhumatismes, car j'en ressentais quelques atteintes avant d'entrer dans cette province, mais le champagne mousseux les a fait complètement disparaître. J'avais des lettres pour M. Cadot aîné, grand manufacturier et propriétaire d'une vigne étendue qu'il cultive lui-même; à ces deux titres, je devais faire fond sur lui. Il me reçut très courtoisement, répondit à mes demandes et me montra sa fabrique. La cathédrale est grande, mais me frappe moins que celle d'Amiens; elle est cependant richement sculptée, et a de beaux vitraux. On me montra l'endroit où les rois sont couronnés. On entre dans Reims et on en sort par de superbes portes de fer très élégantes; pour ces décorations publiques, ces promenades, etc., etc., les villes de France sont bien supérieures à celles d'Angleterre. Fait halte à Sillery, pour visiter les propriétés du marquis de ce nom; c'est un des plus grands propriétaires de vignes de toute la Champagne: il en a 180 arpents. Ce ne fut qu'en y arrivant que je sus que ce gentilhomme était le mari de madame de Genlis[24]; j'appelai toute mon effronterie à l'aide, pour me présenter au château s'il y avait quelqu'un: je n'aurais pas voulu passer devant la porte de cette femme, que ses écrits ont rendue si célèbre, sans lui rendre visite. En conscience, la Petite Loge où je couchai est une assez mauvaise auberge, sans que cette réflexion en vînt décupler les ennuis; toutefois, l'absence de monsieur et madame mit fin à mes inquiétudes et à mes souhaits. Le marquis est aux états généraux. — 28 milles.

Le 9. — Traversé jusqu'à Châlons un pauvre pays et de pauvres récoltes. M. de Broussonnet m'avait recommandé à M. Sabbatier, secrétaire de l'Académie des sciences; mais il était absent. À l'auberge, l'officier d'un régiment en route sur Paris m'adressa la parole en anglais. — Il l'avait, dit-il, appris en Amérique, damme! Il avait pris lord Cornwallis, damme! Le maréchal de Broglie était nommé commandant en chef d'une armée de 50 000 hommes, réunie autour de Flétris, il le fallait; le tiers état perdait la tête, il avait besoin d'une salutaire correction; ne veulent-ils pas établir une république, c'est absurde! — Pardon, répliquai-je, pourquoi donc vous battiez-vous en Amérique? Pour le même motif, ce me semble. Ce qui était bon pour les Américains, serait-il si mauvais pour les Français? — Aye, damme! Vous voulez vous venger, vous autres Anglais! — Certainement, ce n'est pas une mauvaise occasion. Pourrions-nous suivre un meilleur exemple que le vôtre? — Il me questionna ensuite beaucoup sur ce qui se pensait et se disait chez nous de ces affaires: et j'ajouterai que j'ai rencontré chez presque tout le monde cette même idée: «Les Anglais doivent bien jouir de notre confusion.» On sent vivement qu'on le mérite. — 12 1/2 milles.

Le 10. — Ove (Aauve). — Traversé Courtisseau, petit village avec grande église et un beau cours d'eau que l'on ne songe pas à utiliser pour les irrigations. Maisons à toits plats et saillants comme ceux que l'on voit de Pau à Bayonne. Sainte-Menehould. Affreuse tempête après un jour d'une chaleur dévorante, la pluie était si forte, que c'est à peine si je pus trouver l'abbé Michel, auquel j'étais recommandé. Chez lui, les éclairs incessants ne nous laissaient pas moyen de nous entretenir, car toutes les femmes de la maison vinrent se réfugier dans la chambre où nous nous tenions, sans doute pour chercher la protection de l'abbé; aussi pris-je le parti de m'en aller. Le vin de Champagne, qui valait 40 sous à Reims, vaut 3 fr. ici et à Châlons; il est exécrable, voilà qui met fin à mon traitement pour les rhumatismes. — 25 milles.

Le 11. — Traversé les Islettes, ville (je devrais dire amas de boue et de fumier), avec un aspect nouveau qui semble, ainsi que la physionomie des gens, indiquer une terre non française. — 25 milles.

Le 12. — En montant une côte à pied pour ma jument, je fus rejoint par une pauvre femme, qui se plaignit du pays et du temps; je lui en demandai les raisons. Elle me dit que son mari n'avait qu'un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval: cependant il devait comme serf à un seigneur un franchard (42 lb.) de froment et trois poulets, à un autre quatre franchards d'avoine, un poulet et un sou, puis venaient de lourdes tailles et autres impôts. Elle avait sept enfants, et le lait de la vache était tout employé à la soupe. — Mais pourquoi, au lieu d'un cheval, ne pas nourrir une seconde vache? — Oh! Son mari ne pourrait pas rentrer si bien ses récoltes sans un cheval, et les ânes ne sont pas d'un usage commun dans le pays. On disait, à présent, qu'il y avait des riches qui voulaient faire quelque chose pour les malheureux de sa classe; mais elle ne savait ni qui ni comment. Dieu nous vienne en aide, ajouta-t-elle, car les tailles et les droits nous écrasent… — Même d'assez près on lui eût donné de 60 à 70 ans, tant elle était courbée et tant sa figure était ridée et endurcie par le travail; elle me dit n'en avoir que 28. Un Anglais qui n'a pas quitté son pays ne peut se figurer l'apparence de la majeure partie des paysannes en France: elle annonce, à première vue, un travail dur et pénible; je les crois plus laborieuses que les hommes, et la fatigue plus douloureuse encore de donner au monde une nouvelle génération d'esclaves venant s'y joindre, elles perdent, toute régularité de traits et tout caractère féminin. À quoi attribuerons-nous cette différence entre la basse classe des deux royaumes? Au gouvernement. — 23 milles.

Le 13. — Quitté Mar-le-Tour (Mars-la-Tour) à 4 heures du matin; le berger du village sonnait son cor, et rien n'était plus drôle que de voir chaque porte vomir ses moutons et ses porcs, quelquefois des chèvres; le troupeau se grossissant à chaque pas. Moutons misérables et porcs à dos géométriques, formant de grands segments de très petits cercles. Il doit y avoir ici abondance de communaux; mais, si j'en juge par les animaux, ils doivent être terriblement surchargés. — Une des villes les plus fortes de France, on passe trois ponts-levis; l'eau que l'on a à discrétion joue un aussi grand rôle que les ouvrages fortifiés. La garnison ordinaire est de 10 000 hommes, elle est plus faible maintenant. Visité M. de Payen, secrétaire de l'Académie des sciences; il me demanda mon plan, que je lui expliquai; puis il me remit à quatre heures après midi à l'Académie, où il y avait séance, en me promettant de me présenter à quelques personnes qui répondraient à mes questions. Je m'y trouvai: c'était une réunion hebdomadaire. M. Payen me présenta aux membres, et ils eurent la bonté de délibérer sur mes demandes et d'en résoudre plusieurs, avant de procéder à leurs affaires privées. Il est dit dans l'Almanach des Trois-Évechés, 1789, que cette Académie a l'agriculture pour but principal; je feuilletai la liste des membres honoraires pour voir quels hommages elle avait rendus aux hommes de ce temps qui ont le plus servi cet art. Je trouvai un Anglais, Dom Cowley, de Londres. Quel peut être ce Dom Cowley? — Dîné à table d'hôte avec sept officiers, de la bouche desquels, dans un moment si décisif et quand la conversation est aussi libre que la presse, il n'est pas sorti une parole dont je donnerais un fétu; ils n'ont pas abordé de sujet plus important qu'un habit ou un petit chien. Avec eux il n'y a qu'absurdité et libertinage; avec les marchands, un silence morne et stupide. Prenez tout en bloc, vous trouverez plus de bon sens en une demi-heure en Angleterre qu'en six mois en France. Le gouvernement! Toujours, en tout, le gouvernement! — 15 milles.