Le 9. — En approchant de Toulon, le pays se change en mieux, les montagnes sont plus imposantes, la mer se joint au tableau, et une certaine gorge entre des rochers est d'un effet sublime. Les neuf dixièmes de ces montagnes sont incultes, et malgré le climat ne produisent que des pins, du buis et de maigres herbes aromatiques. Aux environs de Toulon, surtout à Ollioules, il y a dans les buissons des grenadiers avec des fruits aussi gros que des pommes de nonpareille, il y a aussi quelques orangers. Le bassin de Toulon, avec ses lignes de vaisseaux à trois ponts et son quai plein de vie et d'activité, est très beau. La ville n'a rien de remarquable; quant à l'arsenal, les règlements qui en défendent l'entrée, sont aussi sévèrement exécutés ici qu'à Brest; j'avais cependant des lettres, mais toutes mes démarches furent vaines. — 25 milles.

Le 10. — Lady Craven m'avait envoyé chasser l'oie sauvage à Hyères (wild-goose chase). On croirait, à l'entendre, elle et bien d'autres, que ce pays est un jardin, mais on l'a bien trop vanté. La vallée est magnifiquement cultivée et plantée de vignes et d'oliviers, au milieu desquels se trouvent aussi des mûriers, des figuiers et d'autres arbres à fruit. Les montagnes sont un amas de roches dénudées, ou couvertes d'une pauvre végétation d'arbres toujours verts, comme des pins, des lentisques, etc. La vallée, quoique de blanches bastides l'animent de toutes parts, trahit cependant cette pauvreté du manteau de la nature qui choque l'oeil dans les pays où dominent les oliviers et les arbres à fruit. Tout cela paraît sec en comparaison de la riche verdure de nos forêts du Nord. Les seules choses remarquables sont l'oranger et le citronnier, qui viennent ici en pleine terre, atteignent une grande taille, et font admirer chaque jardin par le voyageur qui se rend dans le Midi; mais l'hiver dernier les a dépouillés de leurs richesses. Ils ont été en général si maltraités, qu'on a dû les couper jusqu'au collet, ou au moins les ébrancher complètement, mais ils jettent de nouveaux scions. Je crois que ces arbres, même bien portants et couverts de feuilles, pris en eux-mêmes, ajoutent peu à la beauté du paysage. Renfermés dans des jardins et entourés de murs, ils perdent encore de leur effet. Suivant toujours le tour de lady Craven, j'allai à la chapelle de Notre Dame de Consolation et sur les collines qui mènent chez M. Glapierre de Saint-Tropez; je demandai aussi le père Laurent, qui parut très peu flatté de l'honneur qu'elle lui avait fait. On a une assez jolie vue des hauteurs qui entourent la ville. Les montagnes, les rochers, les collines, les îles de Porte-Croix (Portcros), de Porquerolles et du Levant, forment un ensemble harmonieux. Cette dernière est jointe à la terre ferme par une chaussée et un marais salant, que dans le pays on appelle une mare. Les pins qui s'élèvent çà et là ne font guère meilleur effet que des ajoncs. La verdure de la vallée est en contraste désagréable avec celle des oliviers. Les lignes du paysage sont belles, mais pour un pays dont la végétation est la gloire, celle- ci est pauvre et ne rafraîchit pas l'imagination par l'idée d'un abri contre un soleil brûlant. Je n'ai pas entendu parler qu'il y ait de cotonniers en Provence, comme l'avancent certains livres; mais la datte et la pistache viennent bien, le myrte est partout spontané ainsi que le jasmin (commune et fruticans). Dans l'île du Levant se trouvent le Genista caudescens et le Teucrium herbopoma. À mon retour de la promenade à l'hôtel de Necker, l'hôte m'assomma d'une liste d'Anglais qui passent l'hiver à Hyères; on a bâti beaucoup de maisons pour les louer à raison de deux à trois jours par mois, tout compris, mobilier, linge, couverts, etc., etc. Beaucoup de ces maisons dominent la vallée et la mer, et je crois bien que si le vent de bise ne s'y fait pas sentir, on y doit jouir d'un délicieux climat d'hiver. Peut-être en en est-il ainsi en novembre, décembre, janvier et février, mais en mars et avril? L'hiver il y a à l'hôtel de Necker une table d'hôte très bien servie à 4 liv. par tête. Visité le jardin du roi, qui peut avoir dix à douze acres, et est rempli de tous les fruits de la région; sa seule récolte d'orangers a donné l'année dernière 21 000 liv. (918 l. st. 15). Les orangers ont donné à Hyères jusqu'à deux louis par pied. Dîné avec M. de Sainte-Césaire, qui a une jolie maison nouvellement bâtie, avec un beau jardin entouré de murs et un domaine attenant; il voudrait la vendre ou la louer. Lui et le docteur Battaile mirent une extrême obligeance à me renseigner sur ce pays. Retourné le soir à Toulon. — 34 milles.

Le 11. — Les préparatifs de mon voyage en Italie m'ont assez occupé. On m'a souvent répété, et des personnes habituées à ce pays, que je ne dois pas penser à y aller avec ma voiture à un cheval. J'aurais à perdre un temps infini pour surveiller les repas de mon cheval, et si je ne le faisais pas aussi bien pour le foin que pour l'avoine, on me volerait l'un et l'autre. Il y a en outre des parties périlleuses pour un voyageur seul, à cause des voleurs qui infestent les routes. Persuadé par les raisons de gens qui devaient s'y connaître mieux que moi, je me déterminai à vendre jument et voiture, et à me servir des vetturini qui semblent se trouver partout et à bon marché. À Aix on m'offrit 20 louis du tout; à Marseille, 18; de sorte que plus j'allais, plus je devais m'attendre, à voir le prix baisser pour me tirer des mains des aubergistes et des garçons d'écurie, qui croyaient partout que je leur appartenais, je fis promener ma voiture et mon cheval dans les principales rues de Toulon, avec un grand écriteau portant à vendre et le prix 25 louis; je les avais payés 32 à Paris. Mon plan réussit, je les vendis 22, ils m'avaient servi pendant plus de 1 200 milles; cependant le marché fut bon aussi pour l'officier qui me les acheta. Il fallut ensuite penser à gagner Nice; le croirait-on? De Marseille, qui contient 100 000 âmes, comme de Toulon, qui en contient 30 000, sur la grande route d'Italie par Antibes et Nice, il ne part ni diligence ni service régulier. Un monsieur, à table d'hôte, m'assura qu'on lui avait demandé 3 louis pour une place dans une voiture allant à Antibes, et encore, il avait fallu attendre jusqu'à ce que l'autre place fût prise pour le même prix. Ceci paraîtra incroyable à ceux qui sont accoutumés au nombre infini de voitures qui sillonnent l'Angleterre dans toutes les directions. On ne trouve pas entre les plus grandes cités de la France les communications existant chez nous entre les villes secondaires de province: preuve concluante de leur manque de consommation et d'activité. Un autre monsieur qui connaissait bien la Provence, et qui avait été de Nice à Toulon par mer, me conseilla de prendre pour un jour la barque ordinaire qui fait ce service; je verrais ainsi les îles d'Hyères: je lui dis que j'avais été à Hyères et visité la côte. «Vous n'avez rien vu, me dit-il, si vous n'avez pas vu ce petit archipel et la côte, contemplée de la mer, est ce qu'il y a de plus beau en Provence. Vous n'aurez qu'un jour de mer, puisque vous pouvez débarquer à Cavalero (Cavalaire) et prendre des mules pour Fréjus, et vous ne perdrez rien, puisque toute la route ressemble à ce que vous connaissez déjà: des montagnes, des vignes et des oliviers.» Son avis prévalut, et je m'entendis pour mon passage jusqu'à Cavalero avec le capitaine Jassoire, d'Antibes.

Le 12. — À six heures du matin, j'étais à bord; le temps était délicieux, et la sortie du port de Toulon et de se rade m'intéressa au plus haut point. Il est impossible d'imaginer un port plus abrité et plus sûr. La partie la plus intérieure semble artificielle, elle est séparée du grand bassin par un môle sur lequel est bâti le quai. Il ne peut y entrer qu'un vaisseau à la fois, mais une flotte y tiendrait à l'aise. Il y a maintenant à l'ancre, sur deux lignes, le Commerce-de-Marseille, de 130 canons, le plus beau vaisseau de guerre de la marine française, 17 de 90 canons chacun, et d'autres plus petits. Dans le grand bassin, qui a 2 ou 3 milles de large, vous vous croyez entouré de tous côtés par les montagnes, ce n'est qu'au moment d'en sortir que vous devinez où se trouve l'issue qui le joint à la mer. La ville, les navires, la haute montagne sur laquelle ils se détachent, les collines couvertes de plantations et de bastides, s'unissent pour former un coup d'oeil admirable. Quant aux îles d'Hyères et au tableau des côtes dont je devais jouir, la personne qui me les avait vantés manquait ou d'yeux ou de goût: ce sont des rochers nus où les pins donnent seuls l'idée de la végétation. N'étaient quelques maisons solitaires et ici et là quelque peu de culture pour varier l'aspect de la montagne, je me serais imaginé, à cet air sombre, sauvage et morne, avoir devant les yeux les côtes de la Nouvelle-Zélande ou de la Nouvelle-Hollande. Les pins et les buissons d'arbustes toujours verts la couvrent de plus de tristesse que de verdure. Débarqué le soir à Cavalero, que je m'imaginais être au moins une petite ville: il n'y a que trois maisons et plus de misère qu'on ne peut se l'imaginer. On me jeta un matelas sur les dalles de la chambre, car il n'y avait pas de lit; pour me refaire de la faim que je venais d'endurer tout le jour, on ne me donna que des oeufs couvés, de mauvais pain et du vin encore pis; quant aux mules qui devaient me mener à Fréjus, il n'y avait ni cheval, ni mule, ni âne, rien que quatre boeufs pour le labourage. Je me voyais dans une triste position, et j'allais me décider à remonter à bord quoique le vent commençât à n'être rien moins que favorable, si le capitaine ne m'avait promis deux de ses hommes pour porter mon bagage à deux lieues de là, dans un village où je trouverais des bêtes de somme; cette assurance me fit retourner à mon matelas.

Le 13. — Le capitaine m'a envoyé trois matelots, un Corse, le second à moitié Italien, le troisième Provençal, ne possédant pas à eux tous assez de français pour une heure de conversation. Nous nous mîmes en chemin à travers les montagnes, les sentiers tortueux, les lits de torrents, et nous nous trouvâmes enfin au village de Cassang (Gassin), sur le sommet d'une hauteur et à plus d'une lieue d'où nous devions nous rendre. Les matelots se rafraîchirent; deux d'entre eux avec du vin, l'autre ne voulut jamais prendre que de l'eau. Je lui demandai s'il se sentait aussi fort que les autres avec ce régime. «Certainement, me répondit-il, aussi fort que tout autre homme de ma taille.» Je serais longtemps, je crois, avant de trouver un marin anglais qui veuille se prêter à l'expérience. Pas de lait; déjeuné avec du raisin, du pain de seigle et de mauvais vin. On nous avait donné ce village, ou plutôt celui que nous avions manqué, comme très triche en mules; mais le propriétaire des deux seules dont on nous parla étant absent, je n'eus d'autre ressource que de m'arranger avec un homme qui, pour 3 livres, me mena à une lieue de là, à Saint- Tropez, en faisant porter mon bagage sur un âne. En deux heures je gagnai cette ville, dans une jolie position et assez bien bâtie sur un beau bras de mer. Depuis Cavalero il n'y a que des montagnes couvertes, pour les dix-neuf vingtièmes, de pins ou de misérables arbustes toujours verts. Traversé le bras de mer, qui a plus d'une lieue de large. Les passeurs avaient servi à bord d'un vaisseau de ligne et se plaignaient beaucoup des traitements qu'ils avaient subis, mais en ajoutant que, maintenant qu'ils étaient libres, ils seraient mieux considérés, et que, en cas de guerre, les Anglais se verraient payés d'autre monnaie; ils n'avaient eu devant eux que des esclaves, ils auraient des hommes maintenant. Débarqué à Saint-Maxime, où j'ai loué deux mules et un guide pour Fréjus. Mêmes montagnes, mêmes solitudes de pins et de lentisques; quelques arbousiers vers Fréjus. Très peu de culture avant la plaine qui y touche. J'ai traversé 30 milles aujourd'hui; 5 sont tout à fait incultes. La côte de Provence présente partout le même désert; cependant le climat devrait permettre de trouver sur ces montagnes de quoi nourrir des moutons et du bétail, au lieu d'y laisser des broussailles inutiles. Il vaudrait bien mieux que la liberté fît voir ses effets sur les champs qu'à bord d'un navire de guerre. — 30 milles.

Le 14. — Je suis resté à Fréjus pour me reposer, examiner les environs, quoiqu'ils n'aient rien de beau, et préparer mon voyage à Nice. Il y a des restes d'un amphithéâtre et d'un aqueduc. En demandant une voiture de poste, je trouvai qu'il n'y avait rien de semblable ici; je n'avais d'autre ressource que les mules. Je m'arrangeai avec le garçon d'écurie (car le maître de poste se croit trop d'importance pour se mêler de rien), et il revint me dire que cela ne me coûterait que 12 liv. jusqu'à Estrelles. Un pareil prix pour 10 milles monté sur une misérable bête, c'était engageant: j'offris la moitié; le garçon m'assura qu'il m'avait dit le prix le plus bas et s'en alla croyant me tenir sous sa griffe. J'allai me promener autour de la ville pour recueillir quelques plantes qui étaient en fleurs, et, rencontrant une femme qui menait un âne chargé de raisin, je lui demandai à quoi elle s'occupait; un interprète me répondit qu'elle gagnait son pain à rapporter ainsi du raisin. Je lui proposai de porter ainsi mon bagage à Estrelles (l'Esterel), et lui demandai son prix. 40 sous. Elle les aura. Le point du jour étant pris pour heure de départ, je retournai à l'hôtel au moins en grand économiste, épargnant 10 livres par ma marche.

Le 15. — Moi, mon guide féminin et l'âne, nous cheminâmes joyeusement à travers la montagne; le malheur était que nous ne nous entendions pas, je sus seulement qu'elle avait un mari et trois enfants. J'essayai de connaître si ce mari était bon et si elle l'aimait beaucoup; mais impossible d'en venir à bout; peu importe, c'était son âne qui me servait, et non pas sa langue. À Estrelles, je pris des chevaux de poste: il n'y avait ni ânes, ni femmes pour les conduire, sans cela je les aurais préférés. Je ne saurais dire combien est agréable pour un homme qui marche bien, une promenade de quinze milles quand on en a fait mille assis dans une voiture. Toujours ce même vilain pays, montagne sur montagne, ces mêmes broussailles, pas un mille en culture sur vingt. Les jardins de Grasse font seuls exception, on y fait de grands mais bien singuliers travaux. Les roses sont la principale culture, pour la fabrication de l'essence que l'on suppose venir du Bengale. On dit que quinze cents fleurs n'en donnent qu'une goutte, vingt fleurs se vendent un sol et une once d'essence 400 livres (17 liv. st. 10 sh.). Les tubéreuses se cultivent pour les parfumeurs de Paris et de Londres. Le romarin, la lavande, la bergamote, l'oranger forment ici de grands objets de culture. La moitié de l'Europe tire d'ici ses essences. La situation de Cannes est jolie, tout près du rivage, avec les îles Sainte-Marguerite, où se trouve une affreuse prison d'État, à deux milles en mer, et à l'horizon, les lignes pittoresques des montagnes d'Estrelles. Ces montagnes sont de la dernière nudité. Dans tous les villages depuis Toulon, à Fréjus. Estrelles, etc., j'ai demandé du lait, il n'y en a pas, même de chèvre ou de brebis; quant au beurre, l'aubergiste d'Estrelles me dit que c'était un article qui venait de Nice en contrebande. Grands Dieux! quelles idées nous nous faisons, nous autres gens du Nord, avant de les avoir connus, d'un beau soleil, d'un climat délicieux, qui produisent les myrtes, les orangers, les citronniers, les grenadiers, les jasmins et les haies d'aloès; si l'eau y manque, ce sont les plus grands déserts du globe. Dans nos bruyères, nos tourbières les plus affreuses, on a du beurre, du lait, de la crème: que l'on me donne de quoi nourrir une vache, je laisserai de bon coeur les orangers de la Provence. La faute, cependant, en est plus aux gens qu'au climat; et comme le peuple ne peut pas faire de fautes, lui, jusqu'à ce qu'il devienne le maître, tout est l'effet du gouvernement. On trouve dans ces déserts les arbousiers (Arbutus); le laurier-tin (Laurus tinus), les cistes (Cistus) et le genêt d'Espagne. Personne à l'auberge, excepté un marchand de Bordeaux, revenant d'Italie. Nous soupâmes ensemble, et notre entretien ne fut pas dénué d'intérêt: «il était triste, disait-il, de voir le mauvais effet de la révolution française en Italie, partout où il avait passé. — Malheureuse France!» s'écriait-il souvent. Il me fit beaucoup de questions et me dit que ses lettres confirmaient mes récits. Tous les Italiens semblaient convaincus que la rivalité de l'Angleterre et de la France était finie; la première était maintenant pleinement à même de se venger de la guerre d'Amérique par la prise de Saint-Domingue et de toutes les autres possessions de la France outre-mer. Je lui dis que cette idée était pernicieuse et tellement contraire aux intérêts personnels des hommes du gouvernement d'Angleterre, qu'il n'y fallait pas penser. Il me dit que nous serions merveilleusement magnanimes de ne pas le faire, et que nous donnerions là un exemple de pureté politique suffisant à éterniser la partie de notre caractère que l'on croyait la plus faible: la modération. Il se plaignait amèrement de la conduite de certains meneurs de l'Assemblée nationale qui semblaient déterminés à la banqueroute et peut-être à la guerre civile. — 22 milles.

Le 16. — À Cannes, je n'avais pas le choix, ni postes ni voitures, ni chevaux ni mules de louage: j'en fus réduit à me rabattre sur une femme et son âne. À cinq heures du matin je partis pour Antibes. Ces neuf milles sont cultivés, sauf les montagnes, qui sont désertes en général. Antibes, comme ville de frontière, est régulièrement fortifiée, le môle est joli et on y jouit d'une belle vue. Pris une chaise de poste pour Nice; passé le Var et dit, pour le moment, adieu à la France.[30] RETOUR D'ITALIE

Le 21 décembre. — Jour le plus court de l'année pour une expédition qui eût demandé tout le contraire, le passage du mont Cenis, sur lequel tant de choses ont été écrites. Pour ceux que la lecture a remplis de l'attente de quelque chose de sublime, c'est une illusion aussi grande qu'on en peut trouver dans les romans; si l'on en croyait les voyageurs, la descente en ramassant sur la neige se fait avec la rapidité de l'éclair; mon malheur ne me permit pas de rencontrer quelque chose d'aussi merveilleux. À la Grande-Croix, nous nous assîmes entre quatre bâtons parés du nom de traîneau, on y attelle une mule, et un conducteur qui marche entre l'animal et le traîneau sert principalement à fouetter de neige la figure du voyageur. Arrivés au précipice qui mène à Lanebourg (Lans-le-Bourg), on renvoie la mule et on commence à ramasser. Le poids de deux personnes, le guide s'étant assis à l'avant du traîneau pour le diriger avec ses talons dans la neige, est suffisant à mettre le tout en mouvement. Pendant la plus grande partie de la route, il se contente de suivre très modestement le sentier des mules, mais de temps en temps, pour éviter un détour, il prend la droite ligne, et alors le mouvement est assez rapide pour être agréable. Les guides pourraient raccourcir de moitié et satisfaire les Anglais avec cette rapidité, qui leur plaît tant. Actuellement on ne va pas plus vite qu'un bon cheval anglais au trot. Les exagérations viennent peut- être de voyageurs qui, passant dans l'été, ont cru les muletiers sur parole. Voyager sur la neige fait naître assez communément de risibles incidents; la route des traîneaux n'est pas plus large que ce véhicule, et quelquefois nous rencontrions des mules, etc. On se demandait souvent qui céderait le pas, et avec raison, car la neige a dix pieds de profondeur, et les pauvres bêtes y regardaient un peu avant de s'engloutir. Une jeune Savoyarde, montée sur un mulet, fut tout à fait malheureuse; en passant près du traîneau, sa monture, qui était rétive, trébucha et la jeta dans la neige; la pauvrette y tomba la tête la première et assez profondément pour que ses grâces fissent l'effet d'un poteau fourchu. Les mauvais plaisants de muletiers riaient de trop bon coeur pour songer à la tirer d'embarras. Si c'eût été une ballerina italienne, l'attitude n'aurait eu pour elle rien de bien mortifiant. Ces aventures joviales et un beau soleil firent passer agréablement la journée, et à Lanebourg nous étions d'assez bonne humeur pour avaler de bon appétit un dîner qu'en Angleterre nous eussions fait porter au chenil. — 20 milles.

Le 22. — Passé tout le jour dans les hautes Alpes. Les villages paraissent pauvres, les maisons sont mal bâties, et les gens n'ont pour leur bien-être que du bois de pin en abondance, encore les forêts qui le fournissent sont-elles le refuge des loups et des ours. Dîné à Modane, couché à Saint-Michel. — 25 milles.