Le 23. — Traversé Saint-Jean de Maurienne, siège épiscopal; rencontré tout auprès quelque chose de mieux qu'un évêque, la plus jolie, ou plus exactement la seule jolie des femmes que nous ayons vues en Savoie. On nous dit que c'était madame de la Coste, femme d'un fermier des tabacs; j'aurais été plus content de savoir qu'elle appartenait à la charrue. Les montagnes se montrent moins menaçantes, elles s'écartent assez pour offrir à la courageuse industrie des habitants quelque chose comme une vallée, mais le torrent, qui en est jaloux, s'en empare avec la violence du despotisme, et comme ses frères, les tyrans, il ne règne que pour ravager. Les vignes s'étendent sur quelques pentes, les mûriers commencent à paraître, les villages deviennent plus grands, mais ce sont des amas informes de pierres plutôt que des rangées régulières de maisons. Cependant à l'intérieur de ces humbles chaumières, au pied de ces montagnes couvertes de neige, où la lumière ne vient que tardivement et où la main de l'homme semble plutôt l'exclure que la rechercher, la paix et le contentement qui accompagnent une vie honnête pourraient, devraient trouver un asile, si la nature seule y faisait sentir sa misère; le poids du despotisme peut être plus lourd encore. Par instants la vue est pittoresque et agréable, des enclos s'attachent aux parois de la montagne, comme un tableau fixé au mur d'une chambre. Les gens sont en général mortellement laids et de petite taille. La Chambre, triste dîner, couché à Aiguebelle. — 30 milles.

Le 24. — Aujourd'hui le pays devient bien meilleur, nous approchons de Chambéri, les montagnes s'éloignent, tout en gardant leur hauteur imposante, les vallées s'élargissent, les versants se cultivent, et près de la capitale de la Savoie, de nombreuses maisons de campagne animent cette scène. Au-dessus de Mal-Taverne se trouve Châteauneuf, résidence de la comtesse de ce nom. Je fus indigné de voir au village un carcan avec une chaîne et un collier de fer, signe de l'arrogance seigneuriale de la noblesse et de la servitude du peuple. Je demandai pourquoi il n'avait pas été brûlé avec l'horreur qu'il méritait. Cette question n'excita pas la surprise comme je m'y attendais, et comme elle l'aurait fait avant la révolution française. Ceci amena une conversation dans laquelle j'appris qu'en haute Savoie il n'y a pas de seigneurs; les gens y sont en général à leur aise, ils ont quelques petites propriétés, et, malgré la nature, la terre y est presque aussi chère que dans le pays bas, où les gens sont pauvres et malheureux. «Pourquoi? — Parce qu'il y a partout des seigneurs.» Quel malheur que la noblesse, au lieu d'être le soutien, la bienfaitrice de ses pauvres voisins, devienne son tyran par ces exécrables droits féodaux! N'y a-t-il donc que les révolutions qui, en brûlant ses châteaux, la force à céder à la violence ce qu'elle devrait accorder à la misère et à l'humanité? Nous nous étions arrangés de manière à arriver de bonne heure à Chambéri, pour visiter le peu qu'il y a de curieux. C'est le séjour d'hiver de presque toute la noblesse savoyarde. Le plus beau domaine du duché ne donne pas au delà de 60 000 liv. de Piémont (3 000 l. st.), mais on vit ici en grand seigneur pour 20 000 liv. Un gentilhomme qui n'a que 150 louis de revenu veut passer trois mois à la ville; pour y faire pauvre figure, il doit donc mener une misérable vie pendant les neuf mois de campagne. Les oisifs voient leur Noël manquée, la cour n'a pas permis l'entrée de la troupe ordinaire de comédiens français, craignant qu'ils n'apportassent avec eux, à ces rudes montagnards, l'esprit de liberté de leur pays. Est-ce faiblesse, est-ce bonne politique? Chambéri avait pour moi des objets plus intéressants. Je brûlais de voir les Charmettes, le chemin, la maison de madame de Warens, la vigne, le jardin, tout, en un mot, de ce qui a été décrit par l'inimitable plume de Rousseau. Il y avait dans madame de Warens quelque chose de si délicieusement aimable, en dépit de ses faiblesses; sa gaieté constante, son égalité d'humeur, sa tendresse, son humanité, ses entreprises agricoles, et plus que tout, l'amour de Rousseau, ont gravé son nom parmi le petit nombre de ceux dont la mémoire nous est chère, par des raisons plus aisées à sentir qu'à expliquer. La maison est à un mille environ de Chambéri, faisant face au chemin rocailleux qui mène à la ville et à la châtaigneraie, située dans la vallée. Elle est petite, semblable à celle d'un fermier de cent acres, sans prétentions, en Angleterre: le jardin pour les fleurs et les arbustes est très simple. Le tableau plaît, on aime à se savoir près de la ville sans la sentir en rien, comme Rousseau l'a décrit. Il ne pouvait que m'intéresser et je le vis avec la plus grande émotion, il me souriait même avec la triste nudité de décembre. Je m'égarai sur ces collines où Rousseau s'était certainement promené et qu'il avait peintes de couleurs si agréables. En retournant à Chambéri, mon coeur était plein de madame de Warens. Nous avions dans notre compagnie un jeune médecin, M. Bernard de Modane en Maurienne, homme de bonnes manières, ayant des relations à Chambéri; je fus fâché de le voir ignorant de tout ce qui concernait madame de Warens, excepté sa mort. En me remuant un peu, j'obtins le certificat suivant:

Extrait du registre mortuaire de l'église paroissiale de Saint-
Pierre de Lemens.

«Le 30 juillet 1762 a été inhumée, dans le cimetière de Lemens, dame Louise-Françoise-Éléonore de la Tour, veuve du seigneur baron de Warens, native de Vevey, canton de Berne, en Suisse; morte hier, à dix heures du soir, en bonne chrétienne et munie des derniers sacrements de l'Église, à l'âge de 63 ans. Elle avait abjuré la religion protestante il y a trente-six ans, persévérant depuis dans la nôtre. Elle a fini ses jours au faubourg de Nesin, où elle vivait depuis environ huit ans, dans la maison de M. Crépine. Elle avait demeuré auparavant pendant quatre ans au Rectus, dans la maison du marquis d'Allinge. Elle n'avait pas quitté cette ville depuis son abjuration.»

«Signé: GAIME, RECTEUR DE LEMENS.»

«Je soussigné, recteur actuel de la paroisse dudit Lemens, certifie que ceci est un extrait fait par moi, du registre mortuaire de l'église dudit lieu, sans y avoir ajouté ou retranché quoi que ce soit, et, après l'avoir colligé, je l'ai trouvé conforme à l'original. En foi de quoi j'ai signé les présentes à Chambéri, ce vingt-quatre décembre 1789.

Signé: A. SACHOD, RECTEUR DE LEMENS.»

Le 20 — Quitté Chambéri avec le regret de ne pas le connaître davantage. Rousseau fait une agréable peinture du caractère de ses habitants[31], j'aurais voulu pouvoir l'apprécier. Voici la pire journée qu'il y ait eu pour moi depuis bien des mois: un dégel glacial accompagné de pluie et de neige fondue; cependant à cette époque de l'année où la nature laisse à peine paraître un sourire, les environs étaient charmants; les vallées, les collines se mêlent dans une telle confusion, que l'ensemble est assez pittoresque pour accompagner une scène du désert, et assez adouci par la culture et les habitations pour produire une beauté enchanteresse. Tout le pays est enclos jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, première ville de France où nous nous arrêtâmes pour dîner et passer la nuit. Le passage des Échelles, taillé dans le roc par le duc de Savoie, est un superbe et prodigieux ouvrage. À Pont, nous entrons de nouveau dans ce noble royaume, et nous revoyons ces cocardes de liberté et ces armes dans les mains du peuple, qui, nous l'espérons, ne serviront qu'à maintenir la paix du pays et celle de l'Europe. — 24 milles.

Le 26. — Dîné à Tour-du-Pin, couché à Verpilière (la Verpillière). Cette entrée est, sous le rapport de la beauté, la plus avantageuse pour la France. Que l'on vienne d'Espagne, d'Angleterre, des Flandres ou de l'Italie par Antibes, rien n'égale ceci. Le pays est réellement magnifique, bien planté, bien enclos et paré de mûriers et de quelques vignes. On n'y trouve à redire que pour les maisons, qui, au lieu d'être blanches et bien bâties comme en Italie, sont des huttes de boue, couvertes en chaume, sans cheminées, la fumée sortant ou par un trou dans le toit ou par les fenêtres. Le verre semble inconnu, et ces maisons ont un air de pauvreté qui jure avec l'aspect général de la campagne. En sortant de Tour-du-Pin, nous avons vu de grands communaux. Passé par Bourgoin, ville importante. Gagné Verpilière. Ce pays est très accidenté très beau, bien planté et parsemé de châteaux, de fermes et de chaumières. Un soleil radieux ne contribuait pas peu à sa beauté. Depuis dix ou douze jours il a fait, de ce côté des Alpes, un temps magnifique et chaud; dans les Alpes, et de l'autre côté, dans les plaines de la Lombardie, nous étions gelés et enterrés dans les neiges. La garde bourgeoise examina nos passeports à Pont-de-Beauvoisin et à Bourgoin, mais nulle part ensuite. On nous assure que le pays est parfaitement calme, on ne monte plus la garde dans les villages, et on ne recherche plus les émigrés comme cet été. Passé, non loin de Verpilière, à côté du château de M. de Veau, qui a été incendié; il est bien situé et adossé à un beau bois. M. Grundy était ici en août; quelques jours après ces ravages, il y avait encore un paysan pendu à un arbre de l'avenue, le seul de ceux que la garde bourgeoise avait saisis pour ces brigandages. — 27 milles.

Le 27. — Changement soudain; la campagne, l'une des plus belles de France, devient plate et sombre. Arrivé a Lyon, et là, pour la dernière fois, j'ai vu les Alpes. On a du quai le magnifique coup d'oeil du mont Blanc, que je ne connaissais pas auparavant: j'éprouve une certaine mélancolie en pensant que je quitte l'Italie, la Savoie et les Alpes, pour ne les revoir probablement jamais. Quelle terre peut se comparer à l'Italie pour tout ce qui la rend illustre! Elle a été le séjour des grands hommes, le théâtre des grandes actions, la seule carrière où les beaux-arts aient régné sans partage. Où trouver plus de charmes pour les yeux, les oreilles, plus de sujets de curiosité? Pour chacun l'Italie est le second pays du monde, preuve certaine qu'il en est le premier. Au théâtre: une chose en musique qui m'a trop rappelé l'Italie par le contraste! Quelle ordure que cette musique française! Les contorsions de la dissonance incarnée! Le théâtre ne vaut pas celui de Nantes, encore bien moins celui de Bordeaux. — 18 milles.