Le 28 — J'avais des lettres pour M. Goudard, grand négociant en soies, et j'étais passé hier chez lui; il m'avait invité à déjeuner pour ce matin. J'essayai de toutes les façons d'avoir quelques renseignements sur la manufacture de Lyon, ce fut en vain: toujours c'est selon ou c'est suivant. Visite à M. l'abbé Rozier, auteur du volumineux Dictionnaire d'agriculture in-quarto. Je voulais simplement voir l'homme que l'on élevait aux nues, et non pas lui demander, selon mon habitude, des notions simples et pratiques, qu'il ne fallait pas attendre du compilateur d'un dictionnaire. Quand M. Rozier était à Béziers, il occupait une ferme considérable; mais en devenant citadin, il plaça sur sa porte la devise suivante: «Laudato ingentia rura, exiguum colito,» mauvais excuse pour se passer tout à fait de ferme. Par deux ou trois fois j'essayai d'amener la conversation sur la pratique, mais il s'échappa de ce sujet par des rayons tellement excentriques de la science, que je sentis la vanité de mes tentatives. Un médecin présent à notre entretien me fit observer que si je tenais à des choses purement pratiques, c'était aux fermiers ordinaires qu'il fallait m'adresser, montrant par son ton et ses manières que cela lui semblait au-dessous de la science. M. l'abbé Rozier possède cependant de vastes connaissances, quoiqu'il ne soit pas fermier, et dans les branches où son inclination l'a poussé, il est célèbre à juste titre: il n'est éloge qu'il ne mérite pour avoir fondé le Journal de physique, qui, en somme, est de beaucoup le meilleur qu'il y ait en Europe. Sa maison est magnifiquement située, en face d'un beau paysage, sa bibliothèque est garnie de bons livres, et tout chez lui annonce l'aisance. Visité ensuite M. Frossard, ministre protestant, qui mit avec un aimable empressement tout ce qu'il connaissait à ma disposition, et, pour le reste, m'adressa à M. Roland la Platerie (de la Platière), inspecteur des fabriques de Lyon. Ce monsieur avait sur différents sujets des notes qui enrichissaient son entretien, et, comme il ne s'en montrait pas jaloux, j'eus l'agréable certitude de ne pas quitter Lyon sans emporter ce que j'y étais venu chercher. M. Roland, quoique déjà assez âgé, a une jeune et belle femme, celle à qui il adressait ses lettres d'Italie, publiées ensuite en cinq ou six volumes. M. Frossard ayant invité M. de la Platerie à dîner, notre entretien recommença sur l'agriculture, les manufactures et le commerce; nos opinions étaient à peu près les mêmes, excepté sur le dernier traité, qu'il condamnait injustement selon moi; la discussion s'engagea. Il soutenait avec chaleur que la soie aurait dû jouir des avantages assurés à la France: je lui représentai que l'offre en avait été faite au ministère français, qui l'avait refusée; j'allai plus loin, j'osai soutenir que, si cela avait eu lieu, l'avantage aurait été pour nous, en supposant, suivant les idées ordinaires, que le bénéfice et la balance du commerce soient la même chose. Je lui demandai sa raison de croire que la France achèterait les soies de Piémont et de Chine, et les vendrait à meilleur marché que l'Angleterre, tandis que nous achetons les cotons de France pour nos fabriques et nous pouvons, malgré les droits et les charges, les donner à meilleur compte que ce pays. Ces points et quelques autres semblables furent discutés avec cette attention et cette bonne foi qui leur donnent tant d'intérêt auprès des personnes qui aiment un entretien libre sur des sujets instructifs. Le point de jonction des deux fleuves, la Saône et le Rhône, est à Lyon un des objets les plus dignes de la curiosité des voyageurs. La ville serait sans doute mieux placée sur ce terrain égal à la moitié de l'espace qu'elle couvre actuellement; les travaux au moyen desquels il a été conquis sur les fleuves ont ruiné leurs entrepreneurs. Je préfère Nantes à Lyon. Lorsqu'une ville s'élève au confluent de deux rivières, on doit supposer que celles-ci ajoutent à la magnificence du tableau qu'elle présente. Sans quais larges, propres et bien bâtis, que sont les fleuves pour les cités, sinon des canaux qui leur apportent la houille et le goudron? Mettons à l'écart la terrasse d'Adelphi et les nouveaux bâtiments de Somerset-place, la Tamise contribue-t-elle plus à la beauté de Londres que Fleetditch tout enterré qu'il est? Je ne connais rien qui trompe autant notre attente que les villes, il y en a si peu dont le tracé satisfasse aux exigences du goût!

Le 29. — Parti de bon matin avec M. Frossard pour visiter une ferme des environs. Mon compagnon est un champion dévoué de la nouvelle constitution qui s'établit en France. Justement, tous ceux de la ville avec qui j'ai parlé représentent l'état des fabriques comme atteignant la plus extrême misère. Vingt mille personnes ne vivent que de charités, et la détresse des basses classes est la plus grande que l'on ait vue, plus grande que l'on ne pourrait se l'imaginer. La cause principale du mal que l'on ressent ici est la stagnation du commerce, causée par l'émigration des riches et le manque absolu de confiance chez les marchands et les manufacturiers, d'où de fréquentes banqueroutes. Dans une période où on peut mal supporter un accroissement de charges, on s'épuise en souscriptions énormes pour le soutien des pauvres; on ne paye pas pour eux moins de 40 000 louis d'or par an, y compris le revenu des hôpitaux et des fondations charitables. Mon compagnon de voyage, désirant arriver au plus tôt à Paris, m'a persuadé de l'accompagner dans sa chaise de poste, façon de voyager détestable à mon goût, mais la saison m'y forçait. Un autre motif: c'était d'avoir plus de temps à passer à Paris pour observer ce spectacle extraordinaire d'un roi, d'une reine et d'un dauphin de France, prisonniers de leur peuple. J'acceptai donc, et nous nous sommes mis en route aujourd'hui après dîner. Au bout de dix milles nous atteignîmes les montagnes. La campagne est triste, ni clôtures, ni mûriers, ni vignes, de grandes terres incultes, et rien qui indique le voisinage d'une grande ville. Couché à Arnas. Bon hôtel. — 17 milles.

Le 30. — En chemin de bon matin pour Tarare, dont la montagne est moins formidable en réalité qu'on veut bien le dire. Même pays jusqu'à Saint-Symphorien. Les maisons deviennent plus belles, plus nombreuses en approchant de la Loire, que l'on passe à Roanne; c'est déjà une belle rivière, navigable depuis bien des milles, et conséquemment à une grande distance de son embouchure. Beaucoup d'énormes bateaux plats. — 50 milles.

Le 31. — Belle journée, soleil brillant; nous n'en connaissons guère de semblable en Angleterre dans cette saison. Les bois du Bourbonnais commencent après Droiturier. Le pays devient meilleur: à Saint-Gérand le Puy, il est animé par de jolies maisons blanches et des châteaux; cela continue jusqu'à Moulins. J'ai cherché ici mon vieil ami M. l'abbé Barut, et j'ai revu M. le marquis de Gouttes, à l'occasion de la vente du domaine de Riaux; je désirais qu'il m'assurât de nouveau de me prévenir avant de s'entendre avec un autre acheteur; il me le promit, et je n'hésitai pas à me fier à sa parole. Jamais aucune occasion ne m'a tenté comme celle-ci d'acquérir une magnifique propriété dans l'une des plus belles parties de la France et l'un des plus beaux climats de l'Europe. Dieu veuille, s'il lui plaît de prolonger ma vie, que dans ma triste vieillesse je ne me repente pas d'avoir repoussé, sans y penser à deux fois, une offre que la prudence m'ordonnait d'accepter, tandis que le seul préjugé m'empêchait de le faire. Le ciel m'accorde la paix et la tranquillité pour le soir de mes jours, qu'ils se passent en Suffolk ou dans le Bourbonnais! — 38 milles. ANNÉE 1790

1er janvier. — Nevers a un bel aspect, se dressant avec orgueil sur les bords de la Loire; mais après l'entrée, elle est comme mille autres villes. Vues de loin, toutes ressemblent à un groupe de femmes se pressant l'une contre l'autre; vous voyez ondoyer leurs plumes et étinceler leurs diamants; vous croyez ces ornements des signes certains de la beauté; mais approchez, vous reconnaîtrez trop souvent l'argile commune. Vaste panorama au nord de la montagne qui descend à Pougues et, après Pouilly, beau paysage où serpente la Loire. — 75 milles.

Le 2. — Briare. Le canal annonce les heureux effets de l'industrie. Nous quittons ici la Loire. Sur toute la route, la campagne est très variée, sèche en grande partie; des rivières, des collines, des bois, la rendent fort agréable; mais presque partout le sol est pauvre. Passé en vue de nombreux châteaux, parmi lesquels il en a de beaux. Couché à Nemours, chez un aubergiste surpassant en friponnerie tous ceux que nous avions rencontrés en Italie comme en France. Notre souper se composait de: une soupe maigre, une perdrix et un poulet rôtis, un plat de céleri, un petit chou-fleur, deux bouteilles de méchant vin du pays et un dessert consistant en deux biscuits et quatre pommes. Voici la note: Potage 1 l. 10 s. — Perdrix, 2 l. 10 s. — Poulet, 2 l. — Céleri, 1 l. 4 s. — Chou-fleur, 2 l. — Pain et dessert, 2 l. — Feu et appartement, 6 l. — Total, 19 l. 8 s. Nous eûmes beau nous récrier sur ce vol, ce fut en vain. Nous insistâmes alors pour qu'il acquittât sa note, ce qu'il fit de mauvaise grâce en mettant à l'Étoile, Foulliare. Mais comme, en nous menant à l'auberge, on ne nous avait pas annoncé l'Étoile, mais l'Écu de France, nous soupçonnions quelque duperie; effectivement, nous vîmes, en sortant de la maison pour l'examiner, que l'enseigne était bien celle de l'Écu, et on nous apprit que le nom de ce coquin était Roux au lieu de Foulliare. Il ne s'attendait pas à être ainsi démasqué, non plus qu'au torrent d'injures et de reproches qui nous échappa sur son infâme conduite; mais il se sauva à toutes jambes et fut se cacher jusqu'à notre départ. En bonne conscience, on doit au monde de noter un tel gredin. — 60 milles.

Le 3. — Traversé la forêt de Fontainebleau, gagné Melun, puis Paris. Les soixante postes de Lyon à Paris, équivalant à 300 milles anglais, nous reviennent, y compris les trois louis du loyer de la chaise (vieux cabriolet français à deux roues) et les dépenses d'auberge, etc., à 15 liv. st., soit 1 sh. par mille ou 6 d. par mille et par tête. À Paris, je me dirigeai immédiatement vers mon ancienne demeure, l'hôtel de Larochefoucauld; j'avais reçu à Lyon une lettre du duc de Liancourt, par laquelle il me priait de me considérer dans son hôtel comme chez moi, ainsi que je le faisais du temps de sa regrettable mère, la duchesse d'Estissac, qui était morte pendant mon voyage en Italie. Je trouvai mon ami Lazowski en bonne santé, et nous pûmes parler à gorge déployée de ce qui s'était passé en France depuis mon départ de Paris. — 46 milles.

Le 4 — Après le déjeuner, j'ai fait un tour aux Tuileries, où se présenta le spectacle le plus extraordinaire que Français ou Anglais ait vu dans cette ville: le roi se promenant avec un ou deux officiers de sa maison et un page au milieu de six grenadiers de la garde bourgeoise. Les portes du jardin étaient fermées, par respect pour lui, afin d'en exclure toute personne qui n'a pas le titre de député ou une carte d'admission. Quand il rentra dans le palais, on les ouvrit pour tout le monde sans distinction, quoique la reine se promenât encore avec une dame de la cour. Elle aussi était escortée par des gardes françaises, et de si près, que, pour n'être pas entendue d'eux, elle devait parler à voix basse. La populace la suivait, parlant très haut et ne lui marquant d'autre respect que de lui ôter son chapeau quand elle passait; c'est plus que je n'aurais cru. Sa Majesté ne paraît pas bien portante, elle semble affectée et sa figure en garde des traces. Le roi est aussi gras que s'il n'avait aucun souci. Par ses ordres, on a réservé un petit jardin pour l'amusement du Dauphin, on y a bâti un petit pavillon où il se retire en cas de pluie: je le vis à l'ouvrage avec sa bêche et son râteau, mais non sans deux grenadiers pour l'accompagner. C'est un joli petit garçon, d'un air très avenant; il ne passe pas sa sixième année; il se tient bien. Partout où il va, on lui ôte son chapeau, ce que j'observais avec plaisir. Le spectacle de cette famille prisonnière (car telle est sa véritable situation) choque au premier abord; ce serait à bon droit, si, comme je le crois, il ne le fallait pas absolument pour effectuer la révolution; mais dans cette nécessité personne ne peut blâmer le peuple de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour assurer cette liberté saisie par la violence. Il n'y a de condamnable, dans un tel moment, que ce qui met en danger la liberté de la nation. Je dois cependant avouer ici mes doutes: je ne sais si ce traitement de la famille royale doit être regardé comme une garantie de liberté, ou si, au contraire, ce n'est pas une démarche fort périlleuse qui expose au hasard tout ce que l'on a gagné. Je me suis entretenu avec plusieurs personnes aujourd'hui, et leur ai fait part de mes appréhensions en les peignant même plus vives qu'elles ne sont en réalité, afin de connaître leur sentiment; il est évident que l'on est à présent dans la crainte d'une contre-révolution. Grande partie de ce danger, sinon le tout, vient de la violence faite à la famille royale. Avant, l'Assemblée nationale ne répondait que des lois et de la future constitution, à présent elle a toute la responsabilité du gouvernement de l'État, du pouvoir exécutif comme du législatif. Cette situation critique a nécessité des efforts constants de la milice parisienne. Le grand but de M. de La Fayette et des autres chefs militaires est d'améliorer sa discipline et de la former assez pour pouvoir y placer leur confiance s'il en était besoin pour le champ de bataille. Mais tel est l'esprit de liberté, même dans les choses militaires, qu'on peut être officier aujourd'hui et rentrer demain dans les rangs, méthode qui rend difficile d'atteindre le point que l'on se propose. L'armée permanente se compose à Paris de 8 000 hommes, payés 15 sous par jour. Dans ce nombre sont compris les gardes françaises qui passèrent au peuple à Versailles; il y a également 800 cavaliers, coûtant chacun 1 500 liv. (62 liv. st. 15 sh. 6 d.) par an, leurs officiers ont la paye double de ceux de l'armée.

Le 5. — L'adresse présentée hier au roi par l'Assemblée nationale lui a fait honneur auprès de tous. Je l'ai entendu louer par des gens de toute opinion. Elle avait trait à la fixation de la liste civile. On avait arrêté d'envoyer au roi une députation pour le prier d'en déterminer le montant, en consultant moins son goût pour l'économie que le sentiment de la dignité dont il convient d'entourer le trône. Dîné avec le duc de Liancourt, dans les appartements des Tuileries, qui, au retour de Versailles, lui ont été assignés comme grand maître de la garde-robe: deux fois la semaine il donne un grand dîner aux députés, il en vient de vingt à quarante. On avait fixé trois heures et demie, mais j'attendis avec quelques députés, qui avaient quitté l'Assemblée, jusqu'à sept heures, que le duc arriva avec le reste des convives.

Il y a dans l'Assemblée un écrivain de valeur, auteur d'un très bon livre, dont j'attendais quelque chose au-dessus de la médiocrité; mais il est plein de tant de gentillesse, que j'en fus ébahi en le voyant. Sa voix est le murmure d'une femme, comme si ses nerfs ne lui permettaient pas un exercice aussi violent que de parler assez haut pour se faire entendre; quand il soupire ses idées, c'est les yeux à demi fermés; il tourne la tête de côté et d'autre comme si ses paroles devaient être reçues comme des oracles, et il a tant de laisser-aller et de prétentions à l'aisance et à la délicatesse sans avantages personnels qui secondent ses gentillesses, que j'admirai par quel art on avait formé un tel ensemble d'éléments hétérogènes. N'est-il pas étrange de lire avec ravissement le livre d'un auteur, de se dire: Cet homme est complet, tout se tient chez lui, il n'y a point de cette boursouflure, de ces niaiseries si communes chez les autres, et de trouver tant de petitesse!