Le 6, le 7 et le 8. — Le duc de Liancourt ayant l'intention de prendre une ferme pour la cultiver selon les principes anglais, il me pria de l'accompagner, ainsi que mon ami Lazowski, à Liancourt, pour lui donner mon opinion sur les terres et les moyens d'accomplir ses projets, ce à quoi je me rendis sur-le-champ. Je fus témoin d'une scène qui me fit sourire: à peu de distance du château de Liancourt, il y a un vaste terrain inculte, tout à côté de la route, et qui appartient au duc. Je vis quelques ouvriers très occupés à le couper en petites divisions par des haies, à le niveler, à le défoncer, enfin perdant un travail précieux sur un terrain qui n'en valait pas la peine. Je demandai à l'intendant s'il croyait cette dépense utile: il me répondit que les pauvres de la ville, au début de la révolution, déclarèrent que, faisant partie de la nation, les terrains incultes, propriétés de la nation, leur appartenaient; en conséquence, passant de la théorie à la pratique, ils en prirent possession sans autre formalités et commencèrent à cultiver; le duc, ne voyant pas leur industrie avec déplaisir, n'y mit aucun obstacle. Ceci montre l'esprit général et prouve que, poussé un peu plus loin, ce ne serait pas peu de chose pour la propriété dans ce royaume. Dans ce cas, cependant, je ne puis que le louer; car s'il y a une injustice criante, c'est qu'un homme garde inutilement de la terre qu'il ne veut ni cultiver ni laisser cultiver aux autres. Les pauvres gens meurent de faim devant des déserts qui les nourriraient par milliers. Ils sont sages, et suivent la raison et la philosophie en s'emparant de ces terrains, et je souhaite de tout coeur qu'une loi permette chez nous ce qu'ont fait ici les paysans français. — 72 milles.
Le 9. — Déjeuné aux Tuileries. M. Desmarets, de l'Académie des sciences, a apporté un Mémoire présenté par la Société royale d'agriculture à l'Assemblée nationale, sur les améliorations à introduire dans l'agriculture; on y signale, entre autres choses, de plus grands soins à donner aux abeilles, à la panification et à l'obstétrique. À l'avènement d'un gouvernement libre et patriote, dont l'agriculture peut espérer des jours d'or, ces objets sont sans doute d'une extrême importance. Quelques parties de ce Mémoire méritent vraiment l'attention. Rendu visite à M. de Nicolaï, mon compagnon de voyage, c'est un homme considérable; grand hôtel, domestiques nombreux; son père est maréchal de France et lui-même premier président d'une chambre du parlement de Paris, la noblesse de cette ville l'avait choisi pour son représentant aux états généraux, il a décliné cet honneur. Il m'a invité à dîner dimanche, me promettant d'avoir M. Decrétot, le célèbre fabricant de Louviers. — Assemblée nationale. Le comte de Mirabeau a parlé sur les membres de la chambre des vacations au parlement de Rennes; il est vraiment éloquent, plein d'ardeur, de vie, d'énergie, d'impétuosité. Soirée chez la duchesse d'Anville: il y avait le marquis et la marquise de Condorcet, etc.; on n'a parlé que de politique.
Le 10. — Les chefs de l'Assemblée nationale sont: Target, Chapelier, Mirabeau, Barnave, Volney le voyageur; jusqu'à l'attaque contre les biens du clergé, l'abbé Sieyès en était; mais cette mesure lui a tellement déplu, qu'il ne s'avance plus autant maintenant. Les démocrates violents, qui ont la réputation d'être si républicains en principe, qu'ils n'admettent pas même la nécessité politique du nom de roi, sont appelés les enragés. Ils ont une assemblée à l'église des Jacobins, que l'on nomme le Club de la Révolution; elle se tient chaque soir dans la même salle où fut formée la fameuse ligue sous le règne de Henri III, et ils sont si nombreux que toutes les propositions sont discutées ici avant d'être portées à l'Assemblée nationale. J'ai rendu visite ce matin à plusieurs personnes, toutes très dévouées à ce parti et je leur ai dit que ceci ressemblait trop à une junte parisienne gouvernant toute la France, pour ne pas devenir à la longue impopulaire et dangereux. Il m'a été répondu que l'ascendant que Paris s'était arrogé était absolument nécessaire pour la sûreté de la nation entière; que si rien ne se faisait que par le consentement préalable de tous, on perdrait les plus précieuses occasions, et l'Assemblée serait constamment exposée à une contre- révolution. On avouait cependant que cela faisait naître de grandes jalousies, surtout à Versailles, où (ajoutait-on) se trouvent sans doute les complots qui ont la personne du roi pour objet.
Il y a là des émeutes fréquentes, sous prétexte de la cherté du pain, et de tels mouvements sont certainement très dangereux, car ils ne peuvent éclater si près de Paris sans que le parti aristocratique de l'ancien gouvernement ne s'efforce d'en prendre avantage pour les tourner vers un but bien différent de celui qu'elles s'étaient d'abord proposé. Je remarquai dans toutes les conversations combien est générale la croyance des menées du vieux parti pour mettre le roi en liberté. On semble presque persuadé que la révolution ne sera entièrement consommée que par l'une de ces tentatives. Il est curieux de voir l'opinion déclarer que, si l'une d'elles offrait la moindre apparence de succès, le roi la payerait immanquablement de sa vie; le caractère national est si changé, non seulement sous le rapport de l'affection envers le souverain mais aussi de cette douceur et de cette humanité pour laquelle on l'a si longtemps admiré, que l'on admet cette supposition sans horreur ni remords. En un mot, la ferveur de la liberté est maintenant une sorte de rage; elle absorbe toute autre passion et ne laisse paraître aux regards que ce qui promet d'assurer cette liberté. Dîné en grande compagnie chez M. de Larochefoucauld; les dames, les messieurs faisaient également de la politique. Je dois remarquer un autre effet de la révolution, qui n'a rien que de naturel, c'est l'amoindrissement ou plutôt l'anéantissement de l'énorme pouvoir du sexe; auparavant les dames se mêlaient de tout pour tout gouverner; je vois clairement la fin de leur règne. Les hommes de ce pays étaient des marionnettes mues par leurs femmes; au lieu de donner à présent le ton, elles doivent, dans les questions d'intérêt national, le recevoir et se résigner à se mouvoir dans la sphère de quelque chef politique, c'est-à-dire qu'elles sont redescendues au niveau pour lequel la nature les avait créées; elles en seront plus aimables et la nation mieux gouvernée.
Le 11. — On dit que les troubles de Versailles sont sérieux, et on parle de complots; 800 hommes seraient en marche à l'instigation d'une certaine personne, pour rejoindre ici certaine autre personne, dans l'intention de massacrer La Fayette, Bailly et Necker; chaque moment voit naître les plus sottes rumeurs. Il a suffi de cela pour que M. La Fayette publie hier une instruction sur le mode à suivre dans le rassemblement de la milice au cas d'alarme soudaine. 800 hommes avec deux pièces de canon sont de garde tous les jours aux Tuileries. Rencontré ce matin quelques royalistes soutenant que l'opinion publique, dans le royaume, s'avance rapidement vers un changement complet; que les plus grands progrès sont dus à la pitié qu'inspire le roi et à l'improbation de quelques mesures prises dernièrement par l'Assemblée. Ils disent qu'il serait absurde de rien tenter maintenant pour le roi, que sa position actuelle fait plus pour sa cause que toute autre force, le sentiment général de la nation se déclarant en sa faveur. Ils ne se font pas scrupule de dire qu'un effort vigoureux et bien concerté le placerait à la tête d'une puissante armée, à laquelle se joindrait bientôt un grand corps trop outragé. Je répliquai qu'un honnête homme devait espérer que cela n'arriverait point; car si une contre-révolution réussissait, la France gémirait sous un despotisme beaucoup plus lourd qu'auparavant. Ils n'en voulaient pas convenir; ils croyaient, au contraire, qu'aucun gouvernement ne serait assuré qu'en donnant au peuple des droits et des privilèges bien plus étendus que ceux qu'il possédait sous l'ancienne constitution. Dîné chez mon compagnon de voyage, M. de Nicolaï; dans la compagnie se trouvait, suivant la promesse du comte, M. Decrétot, célèbre fabricant de Louviers, qui m'apprit l'étendue de la détresse présente en Normandie. Les filatures qu'il m'avait montrées l'année dernière à Louviers sont arrêtées depuis neuf mois, et le peuple, dans sa croyance que les machines lui étaient nuisibles, a détruit tant de métiers, que le commerce est dans une situation déplorable. Accompagné le soir M. Lazowski à l'Opéra italien. On donnait il Barbiere di Siviglia, de Paesiello, une des compositions les plus agréables de ce maître vraiment grand. Mandini et Raffanelli sont excellents, Baletti a une voix fort douce. Il n'y a pas en Italie d'opéra-comique comme celui de Paris, la salle est toujours pleine; cela fera dans la musique française une aussi grande révolution que celle qui a eu lieu dans le gouvernement. Que pensera-t-on, dans peu, de Lully et de Rameau? Quel triomphe pour les mânes de Jean-Jacques!
Le 12. — Assemblée nationale; suite des débats sur la conduite de la chambre des vacations au parlement de Rennes. M. l'abbé Maury, royaliste zélé, a fait un discours très long et très éloquent en faveur du parlement; sa diction est abondante et précise, il ne se sert pas de notes. Il a répondu à ce qui avait été demandé par le comte de Mirabeau quelques jours avant, et il s'exprima avec véhémence contre son injustifiable appel du peuple de Bretagne à ce qu'il nomma un redoutable dénombrement. Mieux valait, selon lui, pour les membres de cette assemblée, passer en revue leurs principes, leurs devoirs et les fruits de leur soin à respecter des privilèges des sujets du royaume, que de provoquer un dénombrement qui livrerait au fer et au feu toute une province. Par six différentes fois, il fut obligé de s'arrêter à cause du tumulte tant des tribunes que de l'assemblée; rien ne l'émut, il attendait froidement le retour du calme et reprenait comme si rien ne s'était passé. Son discours était très remarquable; les royalistes l'admirèrent beaucoup, mais les enragés le condamnèrent comme au-dessous du pire. Personne autre ne parla sans notes: le comte de Clermont lut un discours où se trouvaient quelques passages brillants, mais contenant toute autre chose qu'une réponse à celui qui avait précédé; et en vérité c'eût été merveille qu'il en fût autrement, ayant été préparé avant que l'abbé eût pris la parole. Impossible de rendre l'ennui que ce mode de lecture donne aux séances de cette assemblée. Qui de nous voudrait rester dans les tribunes de la Chambre des communes, si M. Pitt devait apporter une réponse écrite à ce que M. Fox aurait à prononcer avant lui? Un autre mal aussi grand qui en découle, c'est la longueur des séances, puisqu'il y a dix personnes contre une qui sera capable de parler impromptu. Le manque d'ordre, la confusion dominent comme au temps que l'Assemblée siégeait à Versailles; les interruptions sont longues et fréquentes, et les orateurs auxquels le règlement refuse la parole ne laissent pas de la vouloir prendre. Le comte de Mirabeau demanda qu'il lui fût permis de répondre à l'abbé Maury; le président mit sa proposition aux voix, et la Chambre fut unanime pour la rejeter, de sorte que le premier de leurs orateurs n'a pas assez d'influence pour faire entendre ses explications. Nous n'avons pas l'idée d'un tel règlement; cependant le grand nombre des membres rend ceci nécessaire. J'oubliais de dire qu'aux deux extrémités de la salle, il y a des tribunes entièrement publiques; celles qui occupent les côtés ne s'ouvrent qu'aux amis des députés qui montrent des cartes: dans toutes, l'auditoire est fort bruyant, applaudit à outrance ce qui le charme, va parfois jusqu'à siffler ce qui lui déplaît, indécence incompatible avec la liberté de discussion. Je n'attendis pas la fin, et je m'en retournai chez le duc de Liancourt, aux Tuileries, pour dîner avec sa compagnie habituelle; il y avait ce soir MM. Chapelier et Desmeuniers (Mounier), qui tous deux ont présidé l'Assemblée et y tiennent encore une place éminente; M. Volney, le célèbre voyageur, le prince de Poix, le comte de Montmorency, etc., etc. En attendant le duc de Liancourt, qui n'arriva qu'à sept heures et demie, avec la majeure partie des convives, la conversation roula presque entièrement sur le soupçon véhément que l'on avait d'envois d'argent faits par l'Angleterre pour jeter le trouble dans le royaume. Le comte de Thiard, cordon bleu, qui commande en Bretagne, mentionna ce seul fait que certains régiments en garnison à Brest, dont la conduite avait toujours été bonne et sur lesquels on pouvait faire autant de fonds que sur aucun autre de l'armée, avaient changé tout d'un coup d'allures, par suite de distributions d'argent considérables. L'un des députés, demandant à quelle époque cela avait eu lieu, il lui fut répondu que c'était tout dernièrement; sur quoi il fit observer immédiatement que cela suivait l'envoi de 1 100 000 liv. (48 125 l. st.) par l'Angleterre, qui avait occasionné tant de conjectures et de conversations. Cet envoi, dont on s'était particulièrement préoccupé, était si mystérieux et si obscur, que le fait seul avait pu être découvert; toutes les personnes présentes m'en attestèrent l'exactitude. D'autres n'hésitaient pas à joindre ces deux rapports et à les croire dépendants l'un de l'autre. Je fis remarquer que, si l'Angleterre était réellement mêlée à cette affaire, ce qui me paraissait incroyable, on devait présumer que c'était dans son propre intérêt ou selon les intentions supposées de son roi, ce qui se trouvait être alors la même chose exactement: si on envoyait de l'argent, ce serait donc pour soutenir un trône menacé et non pas pour en détacher les fidèles serviteurs. Dans ce cas, ce serait sur Metz que seraient dirigés les fonds, afin de maintenir les troupes dans leur devoir, et non pas sur Brest, afin de les corrompre; l'idée serait trop absurde. Tous semblèrent admettre la justesse de cette remarque, mais ne s'en tinrent pas moins convaincus des deux faits, qu'ils fussent ou non en relation entre eux. Au dîner, selon l'usage, la plupart des députés, surtout les plus jeunes, étaient habillés en polissons, beaucoup sans poudre et quelques-uns en bottes; quatre ou cinq au plus avaient une tenue convenable. Que les temps sont changés! Quand il n'avait rien de mieux à faire, le Parisien du beau monde était la correction en personne dans tout ce qui touche à la toilette; on le croyait frivole. Maintenant qu'il a à s'occuper d'autres choses plus importantes, le caractère léger qu'on lui prête habituellement disparaîtra. Tout dans ce monde dépend du gouvernement.
Le 13. — Il y a eu une grande émotion la nuit dernière parmi le peuple qui s'est soulevé, dit-on, pour deux motifs: le premier, pour qu'on lui livre le baron de Besenval afin de le pendre; le deuxième, pour que le pain soit mis à deux sols la livre. Il le paye cependant vingt-deux millions de moins par an que le reste du royaume et il lui faut encore des réductions. L'opinion est qu'on doit satisfaire le peuple en exécutant un aventurier du nom de Favras qui se trouve en prison car pour Besenval, les cantons suisses ont protesté si fermement en sa faveur, qu'on n'oserait le toucher. La garde a été doublée ce matin de bonne heure, et huit mille hommes d'infanterie et de cavalerie font des patrouilles dans les rues. Chacun parle de projets d'enlèvement du roi, on dit que ces mouvements ne sont pas, non plus que ceux de Versailles, ce qu'ils semblent être, de simples émeutes, mais l'effet de menées des aristocrates, qui, s'ils prenaient assez d'importance pour occuper la milice parisienne, favoriseraient une autre partie de la conspiration contre le nouveau gouvernement. Nul doute qu'on ne fasse bien d'être sur le qui-vive; car, bien qu'il n'y ait actuellement aucun complot, la tentation est si grande, les probabilités si fortes pour qu'il s'en forme, que la moindre négligence serait sûre d'en produire. Je me suis trouvé avec le lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie, venant de ses quartiers; il dit que tous ses hommes, sans exception, sont à la dévotion du roi, prêts à marcher et à se montrer comme il l'ordonnerait, pourvu que cela ne fût pas contre leurs sentiments d'autrefois. Il ajoutait que cette obéissance n'eût pas été si grande avant le voyage du roi à Paris; et, selon ce qu'il avait appris dans ses conversations avec les officiers de différents corps, il en était de même chez eux. S'il y a des projets sérieux pour une contre-révolution et l'enlèvement du roi, et que leur exécution ait été ou soit prévenue à l'avenir, la postérité le saura probablement mieux que nous. Certes, les yeux de tous les souverains et de tous les grands dignitaires d'Europe sont fixés sur la révolution française, ils envisagent avec étonnement, avec terreur, une situation qui plus tard peut devenir la leur; ils doivent donc attendre avec anxiété que l'on fasse des efforts pour étouffer un exemple qui ne manquera pas d'être imité quand les occasions seront favorables. Dîné au Palais-Royal, en compagnie choisie, tous politiques, car tous sont Français. On discuta la question suivante: Les complots, dont il est si généralement question aujourd'hui, sont-ils réels ou bien inventés et répandus par les chefs de la révolution, afin d'animer la milice et d'assurer par elle le gouvernement sur ses nouvelles bases?
Le 14. — Des complots! Des complots! — Le marquis La Fayette a pris hier deux cents personnes sur onze cents qui s'étaient réunies aux Champs-Élysées. Elles avaient de la poudre et des balles, mais pas de fusils. On se demande quelles elles peuvent être, et il n'est pas facile d'imaginer une réponse. Selon les uns, ce sont des brigands venus à Paris, dans de sinistres intentions; selon les autres, des gens de Versailles; un troisième les dit Allemands, mais tous s'accordent à vouloir vous persuader qu'ils font partie d'un plan de contre-révolution. Les bruits sont si divers, si contradictoires, qu'il n'y a pas de confiance à y mettre; on ne doit croire non plus que la dixième partie de ce qui se dit. Il est singulier, et cela a fait beaucoup parler, que La Fayette ne s'en est pas fié à l'armée, c'est-à-dire aux huit mille hommes soldés régulièrement, et dont les gardes françaises forment une grande partie; mais que pour cette expédition il a pris seulement la bourgeoisie, ce qui a flatté ces derniers en raison de ce que les autres en ont eu du dépit. L'heure est grosse d'événements: il y a une anxiété, une attente, une incertitude visible dans tous les regards; les hommes même qui sont le mieux informés et le moins susceptibles de se laisser égarer par les murmures de la foule, ne semblent pas dégagés de l'inquiétude de tentatives pour enlever le roi et culbuter l'Assemblée. Beaucoup croient aisé de faciliter la fuite du roi, de la reine et du Dauphin, sans danger pour eux, pourvu qu'une armée suffisante soit prête à les recevoir: les Tuileries sont très favorablement situées pour un tel dessein. Dans ce cas il s'ensuivrait une guerre civile, qui aboutirait au despotisme, quel que fût le vainqueur: par conséquent ce dessein ne saurait venir d'un vrai patriote. Si j'ai l'occasion de passer mon temps en bonne compagnie dans cette ville, il faut que j'en donne aussi à consulter des livres, des manuscrits, que je ne pourrais avoir en Angleterre; je prends sur la nuit pour faire des extraits. J'ai aussi des documents publics, dont la copie exige du temps. Qui veut donner un bon aperçu d'un royaume comme la France, doit être infatigable dans la recherche des matériaux: eût-il rassemblé ses pièces avec tout le soin possible, quand il les examine de sang- froid, pour les arranger, il en trouve beaucoup de peu de valeur réelle, et plus encore d'une inutilité absolue.
Le 15. — Visité au Palais-Royal les peintures du duc d'Orléans, ce qui m'avait été refusé déjà une ou deux fois. On sait que la collection est très riche en oeuvres des maîtres hollandais et flamands, dont quelques-unes sont finies avec ce soin minutieux donné par l'école aux détails d'expression. Mais c'est un genre peu intéressant lorsque l'on trouve tout auprès les tableaux des grands artistes de l'Italie; sous ce rapport la collection du Palais-Royal est une des premières du monde; Raphaël, A. Carrache, Titien, Dominiquin, Corrège, Paul Véronèse, s'y trouvent réunis. Le premier morceau de la collection est l'un des plus beaux qui soient jamais sortis d'un chevalet: ce sont les Trois Maries et le Christ mort, par A. Carrache; le pouvoir de l'expression ne saurait aller plus loin. Il y a un Saint Jean, de Raphaël, semblable à ceux de Florence et de Bologne, et une inimitable Vierge à l'enfant, du même. Une Vénus au bain et une Magdeleine, par Titien; une Lucrèce, par André del Sarto; une Léda par Paul Véronèse, et une autre, par Tintoret; Mars et Vénus et quelques autres choses, de Paul Véronèse; une femme nue, par Bonieu, peintre français encore vivant, morceau assez agréable. Quelques belles toiles de Poussin et de Lesueur. Les appartements tromperont tout le monde: je n'ai pas vu une belle salle; tout cela est au-dessous du rang et de l'immense fortune du duc, qui est le premier propriétaire d'Europe. Dîné chez le duc de Liancourt; dans la compagnie se trouvait M. de Bougainville, le célèbre voyageur autour du monde; il est aussi aimable que judicieux; le comte de Castellane et le comte de Montmorency, jeunes députés aussi enragés que s'ils s'appelaient Barnave ou Rabaud.
Dans quelques allusions à la constitution d'Angleterre, je trouvai que ces messieurs en faisaient bon marché, quant aux libertés politiques. On discuta sur les idées du moment, les conspirations; mais on semble s'accorder sur ce point, que, bien que la constitution puisse être retardée par de tels moyens, il était maintenant absolument impossible de l'empêcher de se faire. Le soir, à ce que l'on appelle le Cirque national, au Palais-Royal, édifice élevé dans le jardin, d'une folie coûteuse et extravagante au delà de ce qu'on peut imaginer. C'est une grande salle de bal enfoncée sous terre à moitié de sa hauteur, et comme si cela ne suffisait pas pour la rendre humide, il y a une rivière qui coule tout autour et un jardin planté sur le toit; des jets d'eau jaillissant çà et là en font sans doute une place choisie pour une soirée d'hiver. Ce qu'a coûté ce bâtiment, projeté, je le suppose, par quelques amis du duc d'Orléans, exécuté à ses frais, aurait suffi à l'établissement complet d'une ferme anglaise, bâtiments, bétail, outillage, récoltes, sur une échelle qui eût fait honneur au premier souverain de l'Europe; car on eût ainsi changé 5 000 arpents de déserts en jardin. Pour le résultat atteint de cette manière, je ne saurais trouver les épithètes qu'il mérite. On a voulu avoir un concert, un bal, un café, un billard, un bazar, etc, etc., quelque chose dans le genre de notre Panthéon. Il y avait concert ce soir; mais la salle étant presque vide, c'était, en somme également froid et sombre.