Le 16. — La frayeur des complots en est venue jusqu'à alarmer grandement les meneurs de la révolution. Le dégoût, qui s'étend de plus en plus sur leurs mesures, vient plutôt de la position du roi que d'autre chose. Ils ne peuvent, après ce qui s'est passé, mettre le roi en liberté avant d'avoir achevé la constitution, et ils craignent également le changement qui s'opère en sa faveur dans les esprits. Dans cette alternative, on a projeté de persuader au roi de se rendre à l'Assemblée, de se déclarer satisfait des mesures qu'elle a prises, et de se montrer comme à la tête de la révolution en des termes qui excluent toute idée de contrainte à son égard. Voilà le plan favori; il reste à persuader au roi de faire une démarche qui, selon toute apparence, lui enlèvera les avantages que l'esprit général des provinces aurait pu lui valoir: après une telle déclaration, il doit s'attendre à voir ses amis seconder les efforts du parti démocratique, en désespoir de l'efficacité de tout autre principe. On pense arriver là; si cela se vérifie, ce serait le meilleur projet pour se débarrasser de la crainte des conspirations. J'ai couru les librairies, un catalogue à la main, pour rassembler des publications dont, malheureusement pour ma bourse, je sens le besoin, afin de connaître sous différents rapports l'état actuel de la France. Elles sont à présent si nombreuses, surtout en ce qui touche au commerce, aux colonies, aux finances, aux impôts, au déficit, etc., sans parler de la révolution elle-même, qu'il faut plusieurs heures par jour pour en diminuer le nombre à acheter, en les lisant la plume à la main. La collection que le duc de Liancourt a rassemblée dès le commencement de la révolution, à la réunion des notables, est prodigieuse: elle a coûté plusieurs centaines de louis. Très complète, elle sera par la suite de la plus grande valeur à consulter dans nombre de questions intéressantes.
Le 17. — C'est en vain que l'on a pressé le roi d'accepter le plan dont j'ai parlé hier. Sa Majesté l'a reçu de façon à laisser peu d'espoir de le voir adopter: mais le marquis de La Fayette le soutient si vigoureusement, que, loin de l'abandonner tout à fait, on le représentera à quelque moment plus favorable. Les royalistes qui connaissent ce projet (car il n'est pas public) sont enchantés de son échec. On attribue le refus à la reine. Une autre cause de grandes inquiétudes pour les chefs de la révolution, ce sont les rapports que l'on reçoit journellement des provinces, sur la misère, la faim même qui tourmentent les manufacturiers, artisans, marins; elles prennent de plus en plus un caractère sombre et rendent d'autant plus alarmante l'idée d'efforts pour arrêter la révolution. La seule industrie encore florissante est le commerce avec les colonies sucrières, et l'idée d'émanciper les noirs, ou au moins d'en arrêter la traite (idée venue d'Angleterre), a jeté Nantes, Bordeaux, le Havre, Marseille et les autres villes intéressées à ce commerce, quoique indirectement, dans une extrême agitation. Le comte de Mirabeau se dit sûr d'obtenir un vote qui abolisse l'esclavage; c'est la conversation du jour, surtout parmi les meneurs, qui disent que la révolution étant fondée sur la philosophie, et supportée par la métaphysique, un tel projet ne peut que lui convenir. Mais certainement aussi, le commerce dépend plus de la pratique que de la théorie, et les planteurs et les négociants, venus à Paris pour s'opposer à cette mesure, sont mieux préparés à montrer l'importance de leurs transactions, qu'à raisonner philosophiquement sur l'abolition de l'esclavage. Plusieurs brochures ont paru sur ce sujet dont quelques-unes méritent l'attention.
Le 18. — J'ai rencontré aujourd'hui à dîner, chez le duc de Liancourt le marquis de Casaux, auteur du Mécanisme des Sociétés; malgré toute la chaleur, le feu d'argumentation, la vivacité de manières qui caractérisent ses écrits, il est très calme dans la conversation, et n'a que peu de cette effervescence que ses livres font attendre de lui. Le comte de Marguerite a avancé aujourd'hui à table, devant près de trente députés, un fait excessivement grave: parlant du vote sur l'affaire de Toulon, il a soutenu que plusieurs députés s'en sont fait ouvertement les champions en prétendant qu'il fallait encore plus d'insurrections. Je regardai tout autour de moi pour voir venir une réponse: à mon extrême surprise, personne ne répliqua un mot. Après une pause de quelques moments, M. Volney, le voyageur, déclara qu'il croyait le peuple de Toulon dans son droit, et justifiable dans toute sa conduite. L'histoire de Toulon est connue de tout le monde. Ce comte de Marguerite a la tête dure, sa conduite est ferme, ce n'est sûrement pas un enragé. À dîner, M. Blin, député de Nantes, parlant du club de la Révolution qui se tient aux Jacobins, dit: «Nous vous avons donné un bon président,» puis il demanda au comte pourquoi il n'y venait pas. Celui-ci répondit: «Je me trouve heureux, en vérité, de n'avoir jamais été d'aucune société politique particulière; je pense que mes fonctions sont publiques et qu'elles peuvent aisément se remplir sans associations particulières.» Personne ne répliqua. Le soir M. Decrétot et M. Blin m'ont mené à ce club des Jacobins: la salle où il se tient est, comme je l'ai déjà dit, celle où fut signée la fameuse Ligue. Il y avait plus de cent députés présents, et le président sur son fauteuil. On me présenta à lui comme l'auteur de l'Arithmétique politique; alors il se leva, répéta mon nom à l'assemblée, en demandant s'il éveillait quelques objections: «Aucune.» Voilà toute la cérémonie, non pas seulement de présentation, mais même d'élection: car on me dit qu'à présent je puis toujours être admis en ma qualité d'étranger. On procéda ainsi à dix ou douze autres élections. On débat dans ce club toute question qui doit être portée à l'Assemblée nationale, on y lit les projets de lois, qui sont rejetés ou approuvés après correction. Quand ils ont obtenu l'assentiment général, tout le parti s'engage à les soutenir. On y arrête des plans de conduite, on y élit les personnes qui devront faire partie des comités, on y nomme des présidents pour l'assemblée. Revenu chez la duchesse d'Anville, où le temps coule toujours pour moi d'une manière agréable.
L'une des choses les plus amusantes d'un voyage à l'étranger, c'est le spectacle de la différence des coutumes dans les choses de la vie usuelle. Sous ce rapport, les Français ont été généralement regardés en Europe comme ayant fait les plus grands progrès, et, par suite, leurs manières, leurs coutumes ont été plus copiées que celles de toute autre nation. Il n'y a qu'une opinion sur leur cuisine; car, en Europe, tout homme qui tient table a soit un cuisinier français, soit un de leurs élèves. Je n'hésite pas à la proclamer bien supérieure à la nôtre. Nous avons en Angleterre une demi-douzaine de plats vraiment nationaux surpassant, à mon avis, tout ce que peut offrir la France; j'entends un turbot à la sauce au homard, du poulet avec du jambon, de la tortue, un quartier de venaison, une dinde à la sauce aux huîtres, et puis c'est tout. C'est un vrai préjugé de mettre le rosbif dans cette liste; car il n'y a pas de boeuf au monde comme celui de Paris. Sur toutes les grandes tables où j'ai dîné, il y en avait toujours de magnifiques morceaux. Les formes variées que les cuisiniers savent donner à une même chose sont vraiment surprenantes, et les légumes de toutes sortes prennent avec leurs sauces une saveur dont manquent absolument ceux que nous faisons bouillir dans l'eau. Cette différence ne se borne pas à la comparaison d'une grande table en France avec une autre en Angleterre; elle frappe aussi bien quand on rapproche le menu de familles modestes dans les deux pays. Le dîner anglais que l'on offre au voisin, la fortune du pot, composée d'un morceau de viande et d'un pudding, est une mauvaise fortune en Angleterre; en France, rien que par le savoir faire, cela donne quatre plats pour un et couvre convenablement une table. Chez nous on ne s'attend à un mince dessert que dans une fort grande maison, ou, dans un rang moins élevé, dans une occasion extraordinaire; en France, c'est une partie essentielle à toutes les tables, ne consisterait-il qu'en une grappe de raisin ou une pomme: on le sert aussi régulièrement que la soupe. J'ai rencontré de nos compatriotes dans la croyance que la sobriété est telle chez les Français, qu'un ou deux verres de vin sont tout ce que l'on peut avoir dans un repas; c'est une erreur. Les domestiques vous versent l'eau et le vin dans la proportion qu'il vous plaît: devant la maîtresse de la maison, comme devant quelques amis de la famille, à différents endroits de la table, il y a de larges coupes remplies de verres propres pour les vins plus généreux et plus rares, que l'on boit à rasades assez larges. Dans toutes les classes on trouve de la répugnance à se servir du verre d'un autre: chez un charpentier, un forgeron, chacun a le sien. Cela vient de ce que la boisson commune est l'eau rougie; mais si, à une grande table, comme en Angleterre, il y avait à la fois du porter, de l'ale, du cidre et du poiré, il serait impossible de mettre trois ou quatre verres à chaque place et aussi de les tenir bien séparés et distincts. Quant au linge de table, on est ici plus propre et mieux entendu; on n'en a que de grossier pour le changer souvent. Il semble ridicule à un Français de dîner sans nappe; chez nous on s'en passe, même chez les gens de fortune moyenne. Un charpentier français a sa serviette aussi bien que sa fourchette, et, à l'auberge, la fille en met une propre à chaque place sur la table servie dans la cuisine pour les plus pauvres voyageurs. Nous dépensons énormément pour cet article, parce que nous prenons du linge trop fin; il serait beaucoup plus raisonnable d'en avoir de plus gros et d'en changer souvent. La propreté est diverse chez les deux nations: les Français sont plus propres sur eux; les Anglais, dans leur intérieur, je parle de la masse du peuple et non pas des gens très riches. Dans tout appartement il se trouve un bidet aussi bien qu'une cuvette pour les mains; c'est un trait de propreté personnelle que je voudrais voir plus commun en Angleterre. Au contraire, les commodités sont des temples d'abomination, et l'habitude générale, chez les grands comme chez les petits, de cracher partout dans les appartements est détestable: j'ai vu un gentilhomme cracher si près de la robe d'une duchesse que son inattention m'a ébahi.
Quant à ce qui concerne les écuries, chevaux, palefreniers, harnais et équipages de rechange, les Anglais l'emportent de beaucoup, Vous voyez en province des cabriolets datant à coup sûr du siècle dernier; un Anglais, si petite que soit sa fortune, ne se montrera pas dans une voiture remontant au-delà de quarante ans: il aimera mieux aller à pied, s'il n'en peut avoir d'autre. Il est faux de dire qu'il n'y ait pas à Paris d'équipages complets; j'en ai vu, et plusieurs: la voilure, l'attelage, les harnais, la livrée ne laissaient rien à désirer, mais le nombre en est certes de beaucoup inférieur à ce que l'on voit à Londres. Dans ces dernières années on a beaucoup introduit de voitures, de chevaux et de grooms anglais.
Nous avons bien dépassé nos voisins pour l'ameublement et l'arrangement des maisons. L'acajou est rare ici; chez nous on le prodigue. Quelques-uns des hôtels de Paris sont immenses, par l'habitude des familles de vivre ensemble, trait caractéristique qui, à défaut des autres, m'aurait fait aimer la nation. Quand le fils aîné se marie, il amène sa femme dans la maison de son père, il y a un appartement tout prêt pour eux; si une fille n'épouse pas un aîné, son mari est reçu de même dans la famille, ce qui rend leur table très animée. On ne peut, comme en d'autres circonstances, attribuer ceci à des raisons d'économie, parce qu'on le voit chez les plus grandes et les plus riches familles du royaume. Cela s'accorde avec les manières françaises; en Angleterre, l'échec serait certain et dans toutes les classes de la société: ne peut-on conjecturer avec de grandes chances de certitude que la nation chez laquelle cela réussit est celle qui a le meilleur caractère. Il n'y a qu'une heureuse disposition qui puisse rendre agréable et même supportable ce mélange des familles.
Les Français ont donné le ton à toute l'Europe pendant plus d'un siècle pour les modes; mais ce n'est pas chez eux, excepté dans les classes élevées, un sujet de dépenses comme parmi nous où (pour me servir du terme usuel) les meilleures choses sont plus répandues dans la masse qu'ici: cela me frappe, surtout par rapport aux dames françaises de tout rang, dont la toilette ne coûte pas la moitié de celle des nôtres. On attribue de la légèreté et de l'inconstance aux Français, c'est une grossière exagération en ce qui concerne les modes. Elles changent en Angleterre pour la forme, la couleur, l'assemblage, avec dix fois plus de rapidité; les vicissitudes de chaque partie de notre vêtement sont vraiment fantastiques. Je ne vois pas qu'il en soit de même ici: par exemple, la forme des perruques d'homme n'a pas varié, tandis qu'il y a eu cinq modes différentes en Angleterre. Rien ne contribue davantage à rendre les gens heureux qu'une facilité d'humeur qui les fasse se conformer aux diverses circonstances de la vie; c'est ce que possèdent les Français, bien plus que l'esprit capricieux et léger qu'on leur a attribué. Il en découle pour eux cette heureuse conséquence, qu'ils sont bien plus exempts que nous de l'extravagance de mener une vie au delà de leurs moyens. Tous les pays offrent ces tristes exemples dans les rangs les plus élevés; mais pour un petit noble de province, qui en France sort de sa sphère, vous en trouverez dix en Angleterre. L'idée que je m'étais formée de ce peuple par mes lectures s'est trouvée fausse sur trois points que je croyais prédominants. En comparant les Français avec les Anglais je m'attendais à un plus grand penchant à la causerie, à plus de caprices, à plus de politesse. Je pense, au contraire, qu'ils ne sont pas si causeurs que nous, n'ont pas tant d'entrain et pas un grain de politesse davantage. Je parle non pas d'une classe, mais de la grande masse. Je crois le caractère français incomparablement bien meilleur, et je me demande si on ne doit pas attendre ce résultat d'un gouvernement arbitraire, plutôt que d'habitudes de liberté.
Le 19. — Dernier jour passé à Paris; je l'ai donc employé à prendre congé de mes amis, parmi lesquels je mets le duc de Liancourt au premier rang. Je dois aux bons offices, pleins de politesse, de cordialité, dont ce gentilhomme n'a cessé de me combler, les instants heureux ou agréables que j'ai passés à Paris: sa bonté ne s'est pas démentie, et à la fin j'ai dû lui promettre que, si je revenais en France, je viendrais lui demander asile dans son hôtel à Paris ou dans son château à la campagne. Je ne dois pas oublier de dire que, dès le commencement de la révolution, sa conduite a été droite et ferme. Son rang, sa famille, sa richesse, son poste à la cour, tout se réunissait pour en faire un des personnages les plus influents du royaume, et quand la confusion des affaires publiques rendit nécessaires des assemblées de la noblesse, son désir de posséder les questions alors débattues se trouva secondé par cette attention et cette application exigées, lorsqu'il n'y avait d'importance dans l'État qu'en raison de la capacité. Dès la première réunion des états généraux, il a pris le parti de la liberté, et se fût joint tout d'abord aux députés du tiers, si les ordres de ses commettants ne l'en eussent empêché. Il leur demanda ou d'y consentir ou de le remplacer; et en même temps, avec la même loyauté, il déclara que si ses devoirs envers la nation devenaient incompatibles avec sa charge à la cour, il la résignerait: acte non seulement inutile, mais absurde, du moment où le roi se mettait à la tête de la révolution. En épousant la cause du peuple, il a suivi les principes de tous ceux de sa race, qui, dans les troubles et les guerres civiles des siècles passés, se sont toujours opposés aux mesures arbitraires de la cour. Le monde entier connaît sa démarche à Versailles auprès du roi, etc. On doit, sans hésiter, le classer parmi ceux qui ont en la part principale dans la révolution; mais il a toujours été guidé par des vues constitutionnelles; il est certain qu'il s'est toujours montré aussi contraire aux violences inutiles et aux mesures sanguinaires que les plus dévoués partisans de l'ancien régime. J'ai passé cette dernière soirée avec mon ami M. Lazowski, tâchant de nous persuader, lui, de me faire prendre une ferme en France; moi, de lui faire quitter les troubles de Paris pour la paix de l'Angleterre.
Du 20 au 25. — Londres, où je viens d'arriver par la diligence, - - et, quoique les sièges fussent très bons, je soupirais après un cheval, la meilleure manière de voyager, après tout. C'était un contraste assez déplaisant de quitter la meilleure société de Paris pour la populace qu'on rencontre quelquefois en diligence; mais l'idée de revoir l'Angleterre, ma famille, mes amis, adoucissait tout pour moi. — 272 milles.
Le 30. — Bradfield. — Ici s'arrêtent, je l'espère, mes voyages. Après avoir examiné l'agriculture et les ressources politiques de l'Angleterre et de l'Irlande, il y avait, à en faire autant pour la France, un intérêt dont l'importance me fit tenter l'entreprise. Cependant quelque agréable que soit la perspective de donner au public le meilleur aperçu de l'agriculture qu'on ait fait jusqu'à ce jour, je me sens plus heureux encore de l'espoir de rester désormais dans ma ferme, dans cette calme retraite convenable à ma fortune et, j'en ai la confiance, d'accord avec mon caractère. — 72 milles.