Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V.... m'a appris une chose que je ne savais pas, c'est que depuis mes derniers vers, ils disent tous que je suis converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé de la grâce en lisant Laharpe? On s'attend sans doute que, au lieu de dire: «Prends ton épée et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras d'un glaive homicide, et tranche le fil de ses jours». Bagatelle pour bagatelle, j'aimerais encore mieux recommencer les Marrons du feu et Mardoche.» (4 août 1831.)

Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles. Une forte secousse morale, causée par la mort de son père (avril 1832), détermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent convoqués la veille de Noël à une lecture de la Coupe et les Lèvres et d'A quoi rêvent les jeunes filles. La séance fut glaciale. Quand on se quitta, la séparation était consommée entre le nourrisson du romantisme et le Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait voulu et cherché.

Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, sous ce titre: Un spectacle dans un fauteuil. La critique s'en occupa peu. Sainte-Beuve fit un article (Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1833) où Alfred de Musset était discuté sérieusement et classé «parmi les plus vigoureux artistes» du temps. Un journal le loua chaudement; deux autres l'exécutèrent avec de gros mots: indigeste fatras, œuvre sans nom, fatigantes divagations; la plupart lui firent dédaigneusement l'aumône du silence. Leur attitude maussade ne se démentit point dans les années suivantes, et elle répondait à celle du gros public. Musset était retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès, celui qui ne s'oublie plus et classe définitivement un écrivain, s'est fait beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir; mais il n'en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont assez complexes.

Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des journalistes. Sous prétexte qu'il ne leur en voulait nullement de leurs injures, il n'avait pas caché sa joie gamine de ce que tous, ou à peu près, s'étaient laissé prendre à la Ballade à la lune. En franc étourdi, il s'était moqué sans pitié, dans les Secrètes Pensées de Rafaël, de leurs grands frais d'indignation pour une plaisanterie:

O vous, race des dieux, phalange incorruptible,
Électeurs brevetés des morts et des vivants;
Porte-clefs éternels du mont inaccessible,
Guindés, guédés, bridés, confortables pédants!
Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes,
Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés;
Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes
Secouant le tabac de vos jabots usés,
Avez toussé,—soufflé,—passé sur vos lunettes
Un parement brossé pour les rendre plus nettes,
Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo,
Sans partialité, sans malveillance aucune,
Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho!
Avez lu posément—la Ballade à la lune!!!

Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas!
Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre,
Pour avoir oublié de faire écrire au bas:
Le public est prié de ne pas se méprendre...
. . . . . . . . . . . . . . . . .
On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil,
En voyant cette lune, et ce point sur cet i,
Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe!

Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être traité de pédant, même bridé, même guédé! Mais rien au monde ne lui est plus odieux, plus insupportable, exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu de naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps rancune à «ce jeune gentilhomme» qui «persiflait tout».

Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était brouillé avec le Cénacle, et son nouveau volume était justement difficile à comprendre. Des trois poèmes qui le composaient, aucun n'était très accessible à la foule sans le secours de commentaires. Le premier, la Coupe et les Lèvres, étonnait tout d'abord par sa forme inusitée. Ce chœur emprunté à la tragédie grecque, qui venait exprimer des idées fort peu antiques dans un langage très moderne, troublait et déroutait le lecteur. D'autre part, la donnée de la pièce est loin d'être nette; plusieurs idées assez disparates s'y succèdent ou s'y mêlent confusément. L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son sujet primitif à un autre sujet tout différent. Au premier acte, il semble qu'il ait voulu faire la tragédie de l'orgueil, comme Corneille a fait celle de la volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant dans une âme ardente et forte.

Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.
L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance
Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.
L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie;
C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,
La probité du pauvre et la grandeur des rois....

LE CHŒUR.