Frank, une ambition terrible te dévore.
Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre;
Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi,
Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi....

Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec tant de superbe, rencontre dans la forêt Belcolor qui lui dit: «Monte à cheval et viens souper chez moi», et le sujet change brusquement. Frank est maintenant celui que la débauche a touché dans la fleur de sa jeunesse et qui en garde au cœur une flétrissure.

Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
Le cœur d'un homme vierge est un vase profond:
Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,
La mer y passerait sans laver la souillure;
Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.

Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises, et toujours avec un accent poignant, où se trahit un retour sur lui-même et l'âpreté d'un regret.

Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia fait de nouveau dévier le sujet et termine le drame par un événement romanesque, un pur accident; à moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile Faguet a donnée récemment du dénouement de la Coupe et les Lèvres[9], interprétation très intéressante, parce qu'elle supprime l'accident et rend au poème l'unité qui lui manquait. D'après M. Faguet, Frank «revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance et à un rachat... et ne peut le ressaisir; car Belcolor (qu'il faut comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la débauche le regarde, l'attire, le tue».

[9] Études littéraires. XIXe siècle.

Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des héros de Musset, et cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la dédicace même de la Coupe et les Lèvres, d'avoir cédé à l'influence des Manfred et des Lara:

On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron;
Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
Je hais comme la mort l'état de plagiaire;
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se débarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se retrouvait tout à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans tout son éclat quand Musset écrira Rolla et la Confession d'un Enfant du siècle.

Un public qui n'avait point prêté d'attention aux grandes et tragiques imaginations de la Coupe et les Lèvres n'était guère capable de goûter cette perle de poésie qui s'appelle A quoi rêvent les jeunes filles. Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou s'être mis à l'école des féeries de Shakespeare, pour accepter sans hésitation l'invraisemblable idée du bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante des sérénades sous le balcon de ses filles, afin qu'elles aient eu leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangés de toute éternité par les familles. Voyez pourtant combien le vieux Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prétendants auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont, l'un trop timide, l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises, Silvio ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du bleu sur des échelles de soie. Mais telle est la force d'une idée juste, que tout s'arrange, malgré tout, comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et Ninette auront respiré la poésie de l'amour avant de se dévouer, en bonnes et honnêtes petites filles, à la prose du mariage. Elles auront été poètes elles-mêmes pendant toute une soirée, et se seront ainsi élevées d'un degré sur l'échelle des créatures.