«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner avec moi. Je passe avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il la respecte si religieusement!»

Les lettres de George Sand étaient plus généreuses que prudentes. Elles agirent fortement sur une sensibilité que la maladie avait surexcitée. Musset était arrivé à Paris le 12 avril et s'était aussitôt lancé à corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le dévorait. Le 19, il prie son amie de ne plus lui écrire sur ce ton, et de lui parler plutôt de son bonheur présent; c'est la seule pensé qui lui rende le courage. Le 30, il la remercie avec transport de lui continuer son affection, et la bénit pour son influence bienfaisante. Il vient de renoncer à la vie de plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit d'en avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à son mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce cœur qui ne savait que nier et blasphémer: s'il fait jamais quelque chose de grand, c'est à elle qu'il le devra.

Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il va jusqu'à dire: «Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y ai reconnu la bonne partie de moi-même, mais pure, exempte des souillures irréparables qui l'ont empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir.» On remarque cependant une nuance dans son amitié pour Pagello, aussitôt que Musset est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le pied dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon que le «lien idéal» dont tous trois étaient si fiers pourrait bien être une erreur, et une erreur ridicule.

A la page suivante, il confesse ses enfantillages. Il a retrouvé un petit peigne cassé qui avait servi à George Sand, et il va partout avec ce débris dans sa poche.

Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os[12]

[12] Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier dans ses charmants Souvenirs littéraires (Revue bleue du 15 octobre 1892).

Ce projet est devenu la Confession d'un Enfant du siècle. George Sand avait déjà commencé, de son côté, à exploiter la mine des souvenirs. La première des Lettres d'un voyageur était écrite, et annoncée à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à la fin de la tragédie, comme une légère odeur d'encre d'imprimerie. Il faut en prendre son parti; c'est la rançon des amours de gens de lettres, qu'on doit acquitter même avec Musset, qui était aussi peu auteur que possible.

Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile sur le feu. George Sand ne parvenait pas à cacher que le souvenir de l'amour tumultueux et brûlant d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent. Elle était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de soins et d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de douceur, de bonté et de dévouement». Mais la vie avec lui était un peu terne, en comparaison: «Je m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque quelquefois.... Ici, je ne suis pas Madame Sand; le brave Pietro n'a pas lu Lélia, et je crois qu'il n'y comprendrait goutte.... Pour la première fois, j'aime sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux ni nerveux. Ce sont de grandes qualités; et pourtant! «Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude, qui s'est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?» Elle voudrait connaître la future maîtresse de Musset; elle lui apprendrait à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis parler de toi à toute heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la lagune....» (2 juin.)

Pagello à Musset (15 juin): «Cher Alfred, nous ne nous sommes pas encore écrit, peut-être parce que ni l'un ni l'autre ne voulait commencer. Mais cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous liera toujours de nœuds sublimes, et incompréhensibles aux autres...[13]

[13] L'original est en italien.