Des cris d'amour furent la réponse aux aveux voilés de l'infidèle. Dès le 10 mai, Musset lui écrit qu'il est perdu, que tout s'écroule autour de lui, qu'il passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à adresser à son fantôme des discours insensés. Paris lui semble une solitude affreuse; il veut le quitter et fuir jusqu'en Orient. Il s'accuse de nouveau de l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se traîne lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature céleste, au grand génie, qui ont été son bien et qu'il a perdus par sa faute. C'est le moment où son âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de Rousseau: «Je lis Werther et la Nouvelle Héloïse. Je dévore toutes ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait? J'irai toujours[14].» Il a un besoin impérieux et terrible de lui entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul adoucissement à son chagrin (15 juin).
[14] Cité par Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XIII, 373.
George Sand à Musset (26 juin). Elle annonce l'intention de ramener Pagello avec elle et recommande à Musset de faire fi des commérages: «Ce qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas arriver, ce serait de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie à côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grandes causes qui puissent m'abattre: leur mort ou ton indifférence.»
Musset à George Sand (10 juillet): «.... Dites-moi, monsieur, est-ce vrai que Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je varierais mes réponses.»
«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas renier, comme saint Pierre[15].»
[15] Revue bleue, 15 octobre 1892.
La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse qui gâta tout. Il y a de ces choses qui paraissent presque naturelles en gondole, entre poètes, et qui ne supportent pas le voyage. Le retour de Musset, seul et visiblement désemparé, avait déjà provoqué de méchants propos, qu'il s'était vainement efforcé d'arrêter. George Sand non plus n'avait pu faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule (passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens voulaient savoir mieux qu'elle, comme toujours, et les langues allaient leur train. Un grondement de médisances s'élevait du boulevard de Gand et du café de Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène du complice—bien innocent, le pauvre garçon—du débordement de romantisme inspiré par la place Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation apparut dans toute son extravagance, et les trois amis furent brutalement tirés de leur rêve par les rires des badauds. Ils éprouvèrent un froissement douloureux, en se trouvant en face d'une réalité si plate, presque dégradante.
George Sand et son compagnon sont à peine arrivés (vers la mi-août), qu'une grande agitation s'empare d'eux tous. Chez Musset, c'est un réveil de passion auquel la conscience de l'irréparable communique une immense tristesse. Il écrit à George Sand qu'il a trop présumé de lui-même en osant la revoir, et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui reste est de s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a plus en lui ni jalousie, ni amour-propre, ni orgueil offensé; il n'y a plus qu'un désespéré qui a perdu l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la laisse malheureuse.
Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, au ridicule de sa situation: «Du moment qu'il a mis le pied en France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses deux amis le prenaient pour témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout». Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.
George Sand contemplait avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages, et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, dont elle avait honte maintenant.