Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux, travaillant à se tromper eux-mêmes et à transfigurer une aventure banale. Ils allaient payer chèrement leurs fautes.
George Sand consentit à dire un dernier adieu à son ami; non sans peine; un instinct l'avertissait que cela ne vaudrait rien pour personne. Le lendemain, Musset lui écrivit[16]: «Je t'envoie ce dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme? O ma bien-aimée, tu ne me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un baume salutaire; tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son cœur entre le monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est invulnérable comme lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien; j'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur.»
[16] Cette lettre a été publiée dans l'Homme libre du 14 avril 1877.
Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui écrire; il supportera tout sans se plaindre, pourvu qu'il la sache contente: «Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié, tâche de vaincre ce juste orgueil, rétrécis ton cœur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi que tu me l'as promis devant Dieu. Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abailard. On ne parlera jamais de l'un sans l'autre.... Je terminerai ton histoire par un hymne d'amour....»
Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour Bade (vers le 25 août; il est passé à Strasbourg le 28), et ce sont aussitôt des explosions de passion, des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834, 1er septembre). Jamais homme n'a aimé comme je t'aime, je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il mange, s'il marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement qu'il aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et que c'est affreux de mourir d'amour, de sentir son cœur se serrer jusqu'à cesser de battre, ses yeux se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni se taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma chair et mes os et mon sang. Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir. Non, je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas de vivre, et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, je le sais bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... Qu'ils m'empêchent d'aimer!» Pourquoi se séparer? Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle lui dise de venir.... Mais non; toujours ces phrases, ces prétendus devoirs.... Et elle le laisse mourir de la soif qu'il a d'elle!
Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion très sage, mais tardive: «Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins....» A présent qu'il l'a revue, c'est impossible; il aime mieux sa souffrance que la vie[17].
[17] Revue bleue, 15 octobre 1892.
En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George Sand s'enfuit à Nohant comme affolée. Les lettres qu'elle adresse à ses amis sont des plaintes, d'animal blessé.—A Gustave Papet: «Viens me voir, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de main, mon pauvre ami. Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne m'a pas abandonnée.» A Boucoiran: «Nohant, 31 août. Tous mes amis... sont venus me voir.... J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez dû le comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaître l'état de mon cerveau et de mon cœur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, depuis si longtemps que je devrais en avoir fini déjà[18].»
[18] On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit durant cette crise dans la 4e des Lettres d'Un Voyageur. La 1re a trait à la séparation de Venise.
Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il était de fort méchante humeur. Il trouvait très mauvais qu'on l'eût emmené à deux cent cinquante lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage.