George Sand à Musset (au crayon et sans date. Elle écrit sur ses genoux, dans un petit bois): «Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela? Pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que jamais, que ce sentiment devait se transformer, et ne plus pouvoir, par sa nature, faire ombrage à personne? Ah! tu m'aimes encore trop; il ne faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; mais ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les expressions trop vives....» Elle lui expose l'état pénible de ses relations avec Pagello: «Tout, de moi, le blesse et l'irrite, et, faut-il te le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus d'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le consoler; me justifier, non; le retenir, non.... Et pourtant, je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.»
Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre à se dévorer le cœur et à se torturer mutuellement. Aucun des deux n'avait la force d'en finir. Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer de croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre et dans la vertu purifiante de l'amour. Les jours s'écoulèrent dans des alternatives harassantes. Musset, qui avait gardé de son passé moins d'illusions que George Sand, sentait la nausée lui monter aux lèvres au milieu de ses serments d'amour. Son dégoût se tournait en colère; et il accablait son amie d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la réalité s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus que la chimère enfantée par leurs imaginations enflammées. Il obtenait sa grâce à force de désespoir et d'éloquence, et tous les deux recommençaient à rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux.
Le 13 octobre (1834), Musset remercie George Sand, dans une lettre douce et triste, de consentir à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était point fait pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans savoir de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet en le conjurant «de ne jamais dire un mot de ses amours avec la George. Je ne veux pas, ajoute-t-il, de vendette.»—George Sand à Musset(sans date): «J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin; laisse-moi partir. Je le voulais hier; c'est un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et, encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu qu'auparavant, puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu? Qu'est-ce que tu veux à présent? Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui rappelle le mal qu'il lui a déjà fait à Venise, les choses offensantes ou navrantes qu'il lui a dites, et, pour l'a première fois, son langage est amer. Elle avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie...»: ce passé devait infailliblement le faire souffrir. Il faut absolument se séparer; ils seraient tous les deux trop malheureux: «Que nous reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni amour, ni amitié, mon Dieu!»
Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée avec la précédente, accuse un trouble encore plus grand. Il est consterné de ce qu'il a fait. Il n'y comprend rien; c'est un accès de folie. A peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa brutalité stupide. Il ne mérite pas d'être pardonné, mais il est si malheureux qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence, et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait pas à la pensée de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l'ardeur de passion qui fait de ces lettres des Nuits en prose.
Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre de bonheur—ils se revoient—et George Sand reprend la plume avec découragement: «Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui et j'essaie de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble?» Elle lui propose de se séparer, définitivement; ce serait le plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être, et moi avec toi. Penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir? Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que l'amour....»
Musset se lassa le premier. La rupture vint de lui. Le 12 novembre, il l'annonce à Alfred Tattet. Sainte-Beuve, qui était alors le confident de George Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait être fini, et cependant les orages passés ne sont rien, moins que rien, auprès de ceux qui s'apprêtent. On dirait un de ces châtiments impitoyables où les anciens reconnaissaient la main de la divinité, et l'on n'a plus que de la compassion pour ces malheureux qui se débattent dans l'angoisse avec des cris de douleur.
George Sand était retournée à Nohant, et elle avait éprouvé tout d'abord un sentiment de délivrance et de repos: «Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. J'ai lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de parler comme vous faites d'Alf. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi.» (15 nov., à Boucoiran.)
Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses lettres change bien vite. A Musset: «Paris, mardi soir, 25 décembre 1834.—Je ne guéris pourtant pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, il m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme cette horreur de l'isolement, ces élans de mon cœur pour aller rejoindre ce cœur qui m'était ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce qu'il m'ouvrît sa porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe?—Si je me jetais—non pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est l'implorer, et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il est cruel de l'obséder et de lui demander l'impossible;—mais si je me jetais à son cou, dans ses bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot: dernière fois! Je souffrirai tant que tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais tu ne peux pas. Ah! que tu es las de moi, et que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai eu de plus grands torts certainement que tu n'en eus, à Venise....»
A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est brisé. Elle prend un amer plaisir à se ravaler, à justifier les pires insultes de Musset. Mais est-ce que la leçon n'a pas été assez dure? n'est-elle pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi. Il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni écrire, ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empêcher? O mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse!—Samedi, minuit...: Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie, dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que j'ai vécu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais! C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y vais.—Non.—Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve ne veut pas.»
Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la Religieuse portugaise sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant des coups faute de mieux: «J'aimerais mieux des coups que rien», et entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l'a abandonnée dans cette circonstance et à qui elle propose un marché: «Ah! rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le pavé des églises!»