Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques cheveux et les envoya à Musset. Elle venait pleurer à sa porte ou sur son escalier. Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, le désespoir sur la figure.

Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.—Billet de George Sand à Tattet(14 janvier 1835): «Alfred est redevenu mon amant».

Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en épargnerons au lecteur le récit pénible et monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y résister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas accepter le passé, leur passé impur et ineffaçable, et à poursuivre le fantôme d'une affection sublime et sacrée. Plus que jamais, les souvenirs et les soupçons empoisonnaient chacune de leurs joies, et des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.

Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle est décidément incapable de le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu, continue-t-elle, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant! Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant moi-même.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se décidait pas à partir et que la tempête d'amour et de colère faisait toujours rage; comme, de plus, une femme qui a été quittée est disposée à prendre les devants pour ne pas l'être une seconde fois, George Sand complota une sorte d'évasion pour le 7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant.

George Sand à Boucoiran (Nohant, 14 mars 1835): «Mon ami, vous avez tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal.... Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que, sous le rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais prié seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué!»

Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, et cela se conçoit. George Sand eut une crise de foie, après quoi elle en vint très vite à l'indifférence. Musset se crut aussi guéri (Lettre à Tattet, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'était brisé en lui, laissant une plaie incurable.

D'aucun côté—cette remarque est essentielle pour la connaissance de leurs caractères,—d'aucun côté il n'y a trace, au début de la rupture, de l'abîme de rancune et d'irritation que les mauvais services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement, une personne à recommander, et persistent à se défendre l'un l'autre contre les médisances. La Confession d'un Enfant du siècle, où Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel à son amie, a paru en 1836, et George Sand écrivait à cette occasion: «Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du cœur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans colère....» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les Nuits ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter les ressentiments. On sent l'approche des hostilités. George Sand à Musset: «Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (un premier paragraphe a trait à une personne qu'il lui avait recommandée),... je n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions l'un l'autre à présent.»

En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour décider ce qu'ils feront de leur correspondance[19]. Leur dernière rencontre eut lieu en 1848.

[19] Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Après la mort de Musset, elle songea à la publier, mais Sainte-Beuve la détourna de son projet (1861).

Nous empruntons la conclusion de leur histoire à George Sand: «Paix et pardon», disait-elle dans sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils avaient remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit ainsi. Paix et pardon à ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup aimé, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.