CHAPITRE V
«LES NUITS»
La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit Musset dans le Poète déchu[20], n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» Peu à peu, les larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé.»
[20] Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul de Musset dans sa Biographie.
Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothèque de jeune homme l'importunait. «Je commençai, comme le curé de Cervantes, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier. J'avais dans ma chambre quantité de lithographies dont la meilleure me sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec réflexion un petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et Michel-Ange.»
Les gravures représentaient des Madones, des sujets de sainteté, une scène de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa bibliothèque neuve est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Régnier, les classiques du XVIIe siècle et André Chénier; Shakespeare, Goethe, Byron, Boccace et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, pas un seul écrivain du XVIIIe siècle; pas plus Voltaire ou Rousseau que Crébillon fils ou Duclos!
Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas écrit de vers depuis Rolla, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler, sous peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir un instant en arrière, car Rolla ne peut être passé sous silence. Aucun des poèmes de Musset n'a plus contribué à lui conquérir la jeunesse. Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui; ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par cœur lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset ont toujours eu une tendresse particulière pour Rolla. Taine en parle comme du «plus passionné des poèmes» où un «cœur meurtri» a ramassé «toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui fut jamais».
A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu deviner qu'une crise morale était proche, et que la passion cherchait l'auteur de l'Andalouse. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, en vers du moins.
Durant ce long silence, le poète et l'homme s'étaient transformés. L'homme mûri par la douleur n'avait presque plus rien du bel adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de l'apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a vingt-neuf ans de cela, écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny, des frères Deschamps. Quel début! quelle bonne grâce aisée! et dès les premiers vers qu'il récitait, son Andalouse, son Don Paez, et sa Juana, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour! C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»