Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu'à bon escient. L'amie dévouée qu'il appelait sa marraine, Mme Jaubert, lui reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait de mal en lui ou dans ses œuvres: «Tout le monde, lui répondait-il, est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières: orgueil, timidité.... On ne change pas sa nature, il faut donc composer avec elle.» Il promettait à la marraine de prendre sur soi d'être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son cœur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce sécheresse d'âme? Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et peur instinctive de la souffrance? «Je me suis regardé, poursuit-il, et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau[21].» Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les Nuits, qui n'ont assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l'Octave des Caprices.

[21] 1837?—Souvenirs de Mme C. Jaubert. Les lettres de Musset citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes ont été réunis pour en faire une seule.

Sauf deux pièces d'importance secondaire (Une bonne fortune, Lucie), les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la Nuit de Mai (Revue des Deux Mondes, 15 juin 1835). Les trois autres Nuits, la Lettre à Lamartine, les Stances à la Malibran, se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'Espoir en Dieu vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable Souvenir (15 février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'œuvre de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son œuvre entière tient dans l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.

Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre lettre de Dupuis et Cotonet sur l'Abus qu'on fait des adjectifs (Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud, fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie; c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de «trouvaille», la gloire de dire stupéfié au lieu de stupéfait, ou blandices au lieu de flatteries; encore est-ce de très mauvaise grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur retirer aussi blandices.

Victor Hugo et ses amis furent vengés de Dupuis et Cotonet par Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une «combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se mettre lui-même, de sa personne, dans son œuvre».

[22] Les Epoques du théâtre français.

Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le sentiment.

La Nuit de mai fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de 1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand. Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps, l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et qui supplie qu'on ne le force pas à parler:

Je ne chante ni l'espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le cœur.

La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur: