Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .
La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son cœur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses fils, mais il lui répond par un cri d'horreur:
O Muse! spectre insatiable,
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable
À l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.
On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement. Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et épuisé.
La Nuit de mai parut le 15 juin dans la Revue des Deux Mondes, où Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis Namouna. Six mois après, vint la Nuit de décembre. Le poète s'était interrompu pour l'écrire de la Confession d'un Enfant du siècle, qui, dans ses deux derniers tiers—on ne l'a pas oublié,—est une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des Nuits, quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité: sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par son frère. La Nuit de décembre faisait la part trop belle à l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un témoignage qui est pour moi irrécusable.
La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît, comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se renouvelle incessamment.
Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse n'a pas voulu pardonner:
Partez, partez, et dans ce cœur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.
Partez, partez! la Nature immortelle
N'a pas tout voulu vous donner.
Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
Et ne savez pas pardonner!
On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la Solitude, qui est gauche, froid, et n'explique rien.
La Nuit de décembre prendra une vie extraordinaire le jour où l'on pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le temps, en écrivant la Nuit de décembre. Ce qu'on a pris pour une pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de réalité.