Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle influence féminine dans la Lettre à Lamartine (1er mars 1836), malgré le début du fameux récit:
Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,
Pour la première fois j'ai connu la douleur....
Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il écrivait la Lettre à Lamartine. Quoi qu'il en soit, la pièce est d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les Nuits. A côté de morceaux devenus classiques (Lorsque le laboureur,... Créature d'un jour...), de vers qui sont de vrais sanglots (O mon unique amour...), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron et dans les louanges adressées à Lamartine.
La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois, depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop grande:
Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.
Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux;
Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,
Et que l'immensité ne peut pas être à deux.
Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne trouble pas le limon des passions terrestres:
Créature d'un jour qui t'agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure:
Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ton corps est abattu du mal de ta pensée;
Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
Tombe, agenouille-toi, créature insensée:
Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.
En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume l'Espoir en Dieu (15 février 1838): «malgré moi l'infini me tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi; le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me défendre de rien; certainement je ne suis pas mûr sous ce rapport».
La conclusion de la Lettre à Lamartine avait été une parenthèse dans les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la Nuit d'août (15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des vers sacrilèges: