La Jacqueline de la réalité demeura insensible à ce doux langage et aux reproches dont Fortunio l'accabla en découvrant qu'il avait servi de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le cœur novice et confiant où sa science perverse avait fait éclore la passion; en y insinuant ce venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant «avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des dés pipés»; et elle sourit du mal qu'elle avait fait.
Les Caprices de Marianne ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c'est Musset, c'est son mauvais moi à l'inspiration sensuelle et blasphématoire, le meurtrier de son génie. «Je ne sais point aimer, dit Octave. Je ne suis qu'un débauché sans cœur; je n'estime point les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, l'ivresse passagère d'un songe.... Ma gaieté est comme le masque d'un histrion; mon cœur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en veulent plus.»
L'amoureux Cœlio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures, timide et sensible, un peu triste de l'immoralité d'Octave, auquel il fait d'inutiles représentations. J'ai déjà dit combien cette dualité était marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu Alfred de Musset, écrit son frère Paul, savent combien il ressemblait à la fois aux deux personnages d'Octave et de Cœlio, quoique ces deux figures semblent aux antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes le savaient. L'une des premières fois que George Sand vit Musset, elle lui conta qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Cœlio, et qu'elle avait répondu: «Tous les deux, je crois». Quelques jours après, il lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote, s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant la permission de laisser parler Cœlio. Et ce fut sa déclaration, le début de leur roman. Il disait aussi de lui-même, connaissant bien son manque d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire».
Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d'Il ne faut jurer de rien, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son bon moi lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte semonce à l'autre, qui lui répondait par les impertinences de Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène des Caprices de Marianne, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la même chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqué.
CŒLIO.
«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?
(Entre Octave.)
OCTAVE.
«Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?
CŒLIO.