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INTRODUCTION
J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité d'écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me fournir des indications qui m'ont été infiniment précieuses. Madame Maurice Sand m'a communiqué, avec une confiance dont je lui suis profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, dont l'obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs, m'a admis à profiter des trésors de sa collection; je lui dois d'avoir pu consulter le Journal manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on peut savoir sur Musset, m'a prêté libéralement le concours de son inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande partie inédites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte ici envers tous ma dette de gratitude.
A. B.
CHAPITRE I
LES ORIGINES—L'ENFANCE
Chaque génération chante pour elle-même et dans son langage. Elle a ses poètes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis viennent d'autres hommes, avec d'autres idées et d'autres passions, toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs aînés. Ces nouveaux venus demeurent insensibles à ce qui paraissait la veille si émouvant. Leurs préoccupations ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux, ni leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure les poètes de la génération précédente, c'est à la réflexion, après une étude, comme s'il s'agissait d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à condition de n'avoir plus rien à redouter de leur influence; sinon ils les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un besoin inné, et peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette condition qu'ils prennent conscience d'eux-mêmes.
Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre, dans notre siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé dans les cœurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d'un accord intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant à produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion, triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne, un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c'est avouer combien nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coûter. L'âme du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à l'âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il serait vain d'essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal.