On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux que celui d'Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810, dans une vieille famille où l'amour des lettres était de tradition et où tout le monde, de père en fils, avait de l'esprit. Sans remonter jusqu'à Colin de Musset, ménestrel de profession au XIIIe siècle, qui ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par lettres, «dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et portant ce titre assorti à la préface: Correspondance d'un jeune militaire, ou Mémoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just. Ce vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, représentait pour ses petits-neveux l'ancien régime, y compris les temps féodaux. Son château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait jamais de se découvrir lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas complètement échappé à l'influence de Rousseau. Il lui arrivait d'écrire des phrases à la Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la campagne, on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une dévotion extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien au romantisme.
Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune que le marquis, n'en voulait pas comme lui à la Révolution, qui lui avait rendu le service de lui ôter son petit collet et lui avait donné son empereur. Il avait entremêlé dans son existence la guerre, la littérature et les fonctions publiques. La même diversité se retrouve dans ses écrits, où il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, où il prend sa défense contre la coterie Grimm, est une œuvre patiente et sérieuse, et il avait d'autre part le goût et le talent des vers plaisants. Gai, spirituel, prompt à la riposte et mordant à l'occasion, c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un père aimable, trop indulgent, très XVIIIe siècle d'esprit. Ce dernier point est à retenir.—Pas plus que son oncle le marquis, M. de Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme.
Il avait une sœur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l'aigre entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes d'un de ses neveux[1] donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue, elle non plus, du don de repartie, et qu'elle était de taille à tenir tête à son frère.—Elle faisait peu de cas de la littérature; toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers: la prose était besogne basse, à laisser aux manants; les vers étaient la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne se relèvent pas.
[1] De Paul de Musset, dans la Biographie d'Alfred de Musset. Ce volume est précieux par les renseignements qu'il contient sur la famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le consulter qu'avec une certaine défiance. Il s'y trouve partout des inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d'un moment que nous indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue de dérouter le lecteur.
La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était pas moins savoureuse. Son aïeul Guyot-Desherbiers, qui avait été jadis de robe, et avait fréquenté les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio XVIIIe siècle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui cédant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note mélancolique et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne songeait guère à s'apitoyer sur les peines des princesses de féerie; en revanche, il avait sauvé des têtes, et non toujours sans péril, pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-père était resté Fantasio. Il mourut chargé de jours en 1828.—M. Guyot-Desherbiers faisait des vers à ses moments perdus.
Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les Chats. Il faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre cuisine:
C'est pour eux que son dos se gonfle,
Pour eux, dans sa poitrine, ronfle
La patenôtre du plaisir.
Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d'écrire sur trois rimes—et sans chevilles!—tout un chant de son poème, ou d'inventer des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les enjambements et les épithètes imprévues des Contes d'Espagne et d'Italie. Les Fantasio comprennent tant de choses.
La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon remarquable de la bourgeoise française du siècle dernier. Elle avait infiniment de bon sens, et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle de Rousseau, passionnée comme Julie et Saint-Preux, et comme eux éloquente dans les heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'éloquence pathétique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde sur les siens, habitués à la voir tranquille et grave. Mme de Musset-Pathay, sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle.
On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à démêler pour qui s'intéresse aux mystères de l'hérédité. Nous venons de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d'une sensibilité vive, d'une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces dernières que se rattachent les Nuits et toute la partie brûlante et passionnée de l'œuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse, elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au baptême d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres d'être grognon, lorsqu'il écrit: «J'ai grogné tout mon saoul», ou bien: «Je commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la chanoinesse qui fait des siennes; elle s'est vengée d'avoir un neveu poète en lui insufflant un peu—très peu—de sa mauvaise humeur.