«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire: Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.»

Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative qui ne permet pas qu'on joue avec l'amour. Le cruel badinage de Perdican avec une pauvre petite paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette, qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse Camille, que le regret du bonheur entrevu consumera sous son voile de religieuse. L'amour est vengé des deux insensés qui lui avaient menti.

On ne badine pas avec l'amour fut le dernier drame de Musset. Un rayon de gaieté descendit sur son théâtre et s'y posa. La Quenouille de Barberine (1er août 1835) nous montre comment une femme d'esprit met en pénitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire à la vertu des femmes, pour donner à comprendre qu'ils ont toujours été irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris, Barberine donne au jeune Rosemberg une leçon dont il se souviendra, et peut-être sans trop d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. «C'est un jeune homme de bonne famille, écrit Barberine à son mari, et point méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son père à la cour, dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans la chambre du haut de notre tourelle où il a un bon lit, un bon feu, et un rouet avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que j'aie choisi pour lui cette occupation; mais comme j'ai reconnu qu'avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j'ai pensé que c'était pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui permet de réfléchir à son aise, en même temps qu'il lui fait gagner sa vie. Vous savez que notre tourelle était, autrefois une prison; je l'y ai attiré en lui disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il y a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa nourriture, et il s'en trouve bien, car il a le meilleur visage du monde, et il engraisse à vue d'œil.» Rosemberg a si peu de rancune qu'il engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne recommencera plus.

Nous avons déjà parlé du Chandelier et conté l'origine d'Il ne faut jurer de rien (1er juillet 1836), dont l'héroïne, Cécile, est proche parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent connaître les femmes parce qu'ils ont eu des succès dans les coulisses et dans les fêtes de bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois. Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il n'a pas tenu à lui de devenir odieux; néanmoins ses fautes lui sont remises, et il épouse Cécile au dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure a servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve du châtiment. Si quelque lectrice austère, estimant que Valentin ne méritait point tant d'indulgence, blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un des plus beaux privilèges de son sexe, celui de purifier par une affection honnête les cœurs salis dans les plaisirs faciles, et d'en forcer l'entrée au respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses pour la femme que la scène du rendez-vous dans la forêt, à la fin de laquelle le libertin vaincu remercie l'innocence, dans un fol élan de joie et de reconnaissance, de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit.

VALENTIN.

«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?

CÉCILE.

«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?

VALENTIN.

«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et nous sommes seuls.