CÉCILE

«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, il faut bien regarder devant soi.»

Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise et modeste créature, et son mari la payera en estime et en confiance.

Camille est plus instruite du mal et de la vie, moins innocente, que Cécile. Musset a pensé à faire la différence entre la jeune fille élevée dans sa famille et celle qui a été élevée au couvent. La première se hâte, dans une sainte ignorance du danger, au rendez-vous donné la nuit, dans les bois, par l'homme, inconnu la veille, qu'elle croit son fiancé. L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile ne comprendrait pas: «Je n'aime pas les attouchements». Pauvre Camille! Elle vient d'avoir dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais livre. Cependant il n'y a plus ni confiance, ni joie de vivre dans son jeune cœur, flétri par les dangereuses confidences des naufragées de l'existence qui demandent aux couvents un abri contre le monde et contre elles-mêmes. Savent-elles, lui demande Perdican, épouvanté de ce désenchantement précoce, «savent-elles que c'est un crime qu'elles font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme? Ah! comme elles t'ont fait la leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié Dieu de n'avoir plus rien de la femme.

Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre du cloître. «Tu voulais partir sans me serrer la main, lui dit son cousin; tu ne voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le masque de plâtre que les nonnes t'ont plaqué sur les joues me refusait un baiser de frère; mais ton cœur a battu; il a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis se sont rouverts à la vérité. Elle croit maintenant à l'amour, à la vie, au bonheur, à Perdican. Elle accepte avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu, et elle était redevenue une faible femme, quand leur mutuelle imprudence l'a séparée à jamais de Perdican. Pauvre, pauvre Camille!

Les autres jeunes filles de Musset ont un air de famille avec les coryphées du chœur. Toutes ces chastes héroïnes ont deux traits en commun. Elles sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir par l'amour et le mariage, et elles sont très honnêtes, y compris la simple Rosette, que Perdican abuse par des paroles trompeuses. Elles ont le charme des natures saines, et n'ont pu être créées que par un poète qui avait gardé intact, à travers les désillusions et les déchéances, le respect de la jeune fille. Musset a toujours vu les Ninon et les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant, et elles lui ont inspiré en récompense la partie la plus pure de son œuvre.

L'histoire du théâtre de Musset est singulière. Ses pièces dormirent longtemps dans la collection de la Revue des Deux Mondes, pas très remarquées à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication en volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles étaient presque ignorées quand Mme Allan, alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter une petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. Elle voulut la voir, la trouva de son goût et en demanda une traduction pour la jouer devant la cour impériale. Quelqu'un simplifia les choses en lui envoyant un volume intitulé Comédies et Proverbes, par Alfred de Musset: la petite pièce russe était le Caprice.

Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, qu'à son retour à Paris, en 1847, elle «rapporta Un Caprice dans son manchon» et le joua à la Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents et marées. Personne, ou à peu près, ne savait d'où cela sortait. Et puis, c'était mal écrit: «Rebonsoir, chère! En quelle langue est cela?» disait Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complet. Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton dramatique: «Ce petit acte, joué samedi aux Français, est tout bonnement un grand événement littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit à la Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que ce chef-d'œuvre mignon enfoui dans les pages d'une revue et que les Russes de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont été obligés de découvrir pour nous le faire accepter.» Théophile Gautier louait ensuite «la prodigieuse habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse divination des planches» de ce proverbe qui n'avait pas été écrit pour la scène, et qui était pourtant plus adroitement conduit que du Scribe.» (La Presse, 29 novembre 1847.)

L'Illustration peignit avec vivacité la surprise du public en découvrant Musset auteur dramatique: «Un événement inattendu pour tout le monde s'est passé au Théâtre-Français, le succès complet, gigantesque, étourdissant d'un tout petit acte de comédie.» Suit un éloge de Musset poète, puis le chroniqueur revient au Caprice: «Les mots rayonnent comme des diamants; chaque scène est une féerie, et cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est ravi» (4 décembre 1847).

Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui voyons dans le Caprice une pièce charmante sans doute, quelque chose de mieux qu'une bluette, mais enfin l'une des moindres parmi les œuvres dramatiques de Musset.