Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste y passa. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée fut joué le 7 avril 1848, Il ne faut jurer de rien le 22 juin suivant, la veille des journées de Juin. Musset à Alfred Tattet, le 1er juillet: «Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère ni à moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant où je vous écris, je quitte mon uniforme, que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est trop hideux.

«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez que le pauvre oncle Van Buck est resté dans l'eau. Il avait pourtant réussi, et je puis dire complètement,—sans exagération. C'était justement la veille de l'insurrection; j'avais encore trouvé une salle toute pleine et bien garnie de jolies femmes, de gens d'esprit, un parterre excellent pour moi, de très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le lendemain, bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a donné encore de bons battements de cœur. C'étaient presque tous des enfants. Je n'ai jamais rien rêvé de pareil.»

Le Chandelier eut son tour en août, André del Sarto en novembre, etc. On en est venu à jouer l'injouable: Fantasio, et les Nuits.

L'une des causes de ce prodigieux succès fut que Musset, au théâtre, parut un novateur et un réaliste. Ses pièces n'étaient pas faites selon les formules, pas plus les formules romantiques que les classiques, et elles possédaient cette vérité supérieure qui est le privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie, et cependant c'est vrai, c'est la nature». Ces mots résument les impressions des premiers spectateurs, dont quelques-uns reprochaient même à Musset d'être trop «la nature». Auguste Lireux en fait la remarque à propos de la première représentation des Caprices de Marianne (14 juin 1851). On «n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, et à cette fantaisie si semblable à la vérité même, qui est le propre de M. Alfred de Musset». Il ajoute qu'on aime trop le faux, au moment où il écrit, pour supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (Constitutionnel, 16 juin 1851).

Cependant, quelques personnes étaient scandalisées de l'engouement subit du public. Sainte-Beuve, qui n'a jamais attaché grande importance au théâtre de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du Caprice. Quand il vit que cela devenait sérieux et qu'on prenait les grandes pièces pour plus et mieux que des badinages, il s'indigna et écrivit dans son Journal: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite pièce de Musset au Théâtre-Français: Il ne faut jurer de rien. Il y a de bien jolies choses, mais le décousu et le manque de bon sens m'ont frappé. Les caractères sont vraiment pris dans un monde bien étrange: cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel; cette petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne, qu'on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira le quart d'heure d'après; cette baronne insolente et commune, qu'on nous présente tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;—tout cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d'un monde fabuleux ou vu à travers une goguette et dans une pointe de vin. L'esprit de détail et la drôlerie imprévue font les frais de la scène et raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. Mais il y a des gens qui vont sérieusement s'imaginer que c'était là le suprême bon ton du monde le plus délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un tel monde n'a jamais existé autre part que dans les fumées de la fantaisie du poète revenant de la tabagie. Je me trompe: il y a des jeunes gens, et même des jeunes femmes qui, s'étant engoués du genre-Musset, se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie, tant qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. L'original ici n'est venu qu'après la copie, et n'est pas du tout un original.

«Alfred de Musset est le caprice d'une époque blasée et libertine.»

Il faut passer un mouvement de dépit au critique dont l'arrêt vient d'être cassé par la foule. Nous avons cité cette page maussade et inintelligente parce qu'elle précise le moment où la gloire de Musset, confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son essor. Le succès du Caprice a plus fait pour sa réputation que toutes ses poésies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses vers en profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan au poète, qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait le moins.

L'œuvre en prose de Musset comprend encore des Nouvelles, des Contes, des Mélanges, et la Confession d'un Enfant du siècle (1836), dont il a déjà été question à propos de George Sand.

La Confession a eu l'étrange fortune d'être presque toujours jugée sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La jeunesse d'il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations des deux premières parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l'idylle qui leur succède: «Comme je me promenais un soir dans une allée de tilleuls, à l'entrée du village, je vis sortir une jeune femme d'une maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa démarche me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps. Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; elle lui fit quelques caresses, et regarda de côté et d'autre, comme pour chercher une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage; j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à la main. Le chevreau vint à moi à pas comptés, d'un air craintif; puis il s'arrêta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la main sur la branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua sa route.»

C'est la première rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le tableau du modeste intérieur de la pâle jeune femme aux grands yeux noirs. Le récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale de l'amour dans ces deux cœurs qui s'étaient cru usés, et la scène de l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée sur son coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté d'elle, et je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même; une volupté mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les tièdes bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur pâle que la lune entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé avec désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit tressaillir; tout était si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de grâce s'élevait dans mon cœur, et que notre amour montait à Dieu. J'entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse; elle tourna doucement la tête: ses yeux étaient noyés de larmes.»