Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux mêmes genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse les mêmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de cotonnade bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute de goût, c'était le costume de voyage de son amie, celui de la première Lettre d'un voyageur. J'ai dit ailleurs[25] l'émotion de George Sand en retrouvant dans la Confession d'un enfant du siècle l'histoire à peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset, qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur.
[25] Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever toute valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît chevaleresquement tous les torts sur lui.
En résumé: une œuvre d'art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt supérieure, quelquefois fatigante; mais un livre précieux par sa sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu'il a aimée, et qui n'avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la Confession d'un enfant du siècle, à présent que tous les voiles sont levés.
Les Contes et les Nouvelles sont de petits récits sans prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes est le Merle blanc (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père saute en l'air: «Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?
—Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais....
—On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils.... Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un merle.»
L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au tragique, mais il croyait tout de bon, après le premier volume de son fils, que ce n'était pas là siffler.
Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète célèbre. La suite n'est pas moins transparente. Il épouse une merlette blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre». Elle avait aussi les idées avancées de l'auteur de Lélia, «ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur comme à son génie. Hélas! sa femme l'avait trompé. Ce n'était pas une merlette blanche; c'était une merlette comme toutes les merlettes; elle était teinte et elle déteignait!
Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. Quand l'amoureux n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les héroïnes sont presque toutes croquées d'après nature, comme aussi les paysages, les intérieurs, les épisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur «documents humains» et racontait des «choses vécues», à la façon de nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les mêmes yeux.
Musset a employé dans son théâtre une prose poétique qui a peu de rivales dans notre langue. Elle est éminemment musicale. L'harmonie en est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, tantôt pressé et passionné. Les épithètes sont mieux que sonores ou rares: elles sont évocatrices. L'ensemble est pittoresque et éloquent, sans cesser jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et très raffiné.