Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et transparente, où l'expression est juste, le tour de phrase net et naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a publié quelques-unes dans les Œuvres posthumes, mais celles que j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'éditeur. Paul de Musset ne s'est pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir le style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un peu le sens. Musset avait écrit à la marraine, à propos d'amour: «Je me suis passablement brûlé les ailes en temps et lieu». Paul imprime: «L'on m'a passablement brûlé les ailes...» (17 déc 1838). Musset disait ailleurs, à propos d'un article pour lequel il demandait certains renseignements: «J'aime mieux faire une page médiocre, mais honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». Il était inadmissible que Musset pût écrire une page médiocre; on lit dans le volume: «J'aime mieux faire une page simple». Sur Mlle Plessy dans le Barbier de Séville: «Rosine n'a pas été espagnole, mais elle a été spirituelle». Correction: «Rosine n'a pas été espiègle». Ailleurs, taper est remplacé par frapper, au beau milieu par au milieu, je me suis en allé par je m'en suis allé, etc., etc. Il y a des pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait été pénétré d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d'un travail d'agrément pour lequel l'aristocratie française s'était prise de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui devenaient des bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilité de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands? écrivait-il; d'où nous vient cette rage de bobèches?» Je ne sais si le travail d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile que la fabrication des bobèches en pains à cacheter.


CHAPITRE VII

LES DERNIÈRES ANNÉES

Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'écrire, et n'en ignora pas la cause. Il savait qu'il détruisait lui-même son intelligence, jour par jour, heure par heure, et il assistait au désastre le désespoir dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de se défendre contre lui-même. Le mal venait de loin. Sainte-Beuve à Ulrich Guttinguer: «28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être si, si perdu et si gâté au fond et en dessous.»

Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frère raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'année suivante, Alfred Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, sur la table de Musset. On y lisait ces vers tracés au crayon:

J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaieté;
J'ai perdu jusqu'à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la Vérité,
J'ai cru que c'était une amie;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d'elle
Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleuré.