Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un soir—c'était le 13 août 1844,—la marraine lui avait parlé très sérieusement, dans l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura: «Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite à Paul. Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue sur tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet suivant, qui a été imprimé dans la Biographie:
Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère.
Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire,
Ceux même dont hier j'aurai serré la main
Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,
Ils sont moins mes amis que le verre de vin
Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère;
Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière,
A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,
Est-ce à vous de me faire une telle injustice,
Et m'avez-vous si vite à ce point oublié?
Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.
Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice,
Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié
Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.
Détournons la tête et passons,
Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus,
et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable de pousser le génie à un pareil suicide.
Musset n'attendait du public aucune indulgence. «Le monde, disait-il, n'a de pitié que pour les maux dont on meurt.» Il s'abandonnait devant sa famille à une tristesse profonde, qui augmentait après chaque effort pour s'étourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il écrivit: «Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un spectacle plus pénible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec les armes des sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d'airain.» Sa pensée faisait son devoir et «mugissait». Sa volonté malade manquait au sien et ne venait pas à son secours. Cette agonie morale dura plus de quinze ans.
En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles. Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé de bon goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait généralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se voyait bel et bien sous clef à l'hôtel des Haricots, dans la cellule 14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le monde a lu Le mie prigioni, écrites dans la cellule 14: