eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est ton cœur», et cela les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut s'épancher et ouvrir son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint en peu de temps pour les nouvelles générations, ce qu'il est resté pour elles jusqu'à la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible exercée pendant vingt ans par Alfred de Musset:

«Nous le savons tous par cœur. Il est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune cœur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré.... Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti dans tous les cœurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort....»

«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs.»

Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines qu'il a chantées; il a été «plus qu'un poète,... un homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait dire; c'est pour cela que nous avons tant aimé Musset, et qu'aucun autre ne peut le remplacer pour nous.

Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant que si l'heure en avait sonné dix ans plus tôt. A partir de 1840, les maladies s'acharnèrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleurésie, la maladie de cœur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs, des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut le laissait plus nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrême en tout, soit qu'il s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgré tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaçable aux échappés de collège qui venaient frapper à sa porte pour contempler le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, écrivait l'un d'eux longtemps après, cette image presque d'adolescent, sorte de Chérubin de la Muse, que David d'Angers nous a conservée dans son admirable médaillon; mais combien ce beau visage grave, résolu, presque énergique, était différent de ce portrait de Landelle où l'œil atone est sans lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée où se trahissait le mal dont il était déjà atteint[28]?

[28] Eugène Asse, Revue de France, 1er mars 1881. La visite de M. Asse doit être placée dans les dernières années de la vie de Musset.

Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, dit Musset, n'est pas à tout jamais brisée dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que je chanterai.» Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion à l'Espoir en Dieu et à d'autres pages d'une inspiration analogue, il reprit: «Oui, j'ai puisé à cette source de la poésie, mais j'y veux puiser plus largement encore».

C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur la fin, sérieux, et échappant du moins par la pensée à la fange dans laquelle il roulait trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait contribué au développement des idées graves. Il avait été soigné pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la sœur Marceline, dont il est souvent question dans ses lettres: A son frère (juin 1840): «... Je finirai mes vers à la sœur Marceline un de ces jours, l'année prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît; mais je ne les publierai jamais et ne veux même pas les écrire. C'est déjà trop de te les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds et je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier. Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit qu'il est bon d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y mette que des choses saines.»

A la maladie suivante, il avait fait redemander à son couvent la sœur Marceline. Très prudemment, on lui en envoya une autre. A la marraine: «... Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,... grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! que les sœurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps guérir et consoler! Quand ma sœur Marceline venait à mon lit, sa petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant de chœur: « Quel nœud terrible vous vous faites là!» (elle voulait dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé Leopardi lui-même!...»

Sœur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles, causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son frère, considérait ces visites «comme les faveurs d'une puissance mystérieuse et consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour garde-malade. A Alfred Tattet: «Le samedi 14 mai 1844.—Je viens d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine, c'est pleurésie que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne sœur Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....»