Sœur Marceline avait soigné l'âme en même temps que le corps et pansé d'une main pieuse, avec la hardiesse des cœurs purs, les plaies morales béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à Musset était nouveau pour lui. Il était austère et consolant. Ce qu'elle gagna à Dieu, personne ne l'a jamais su, mais il est certain que la paix entrait dans la chambre avec sœur Marceline pour en repartir, hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont été pénibles malgré les joies, vivement goûtées, du succès grandissant. Sa maladie de cœur lui avait donné une agitation fatigante. Il était toujours inquiet et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers vers qu'il ait écrits. Ils peignent cet état angoissant, sans repos ni soulagement:
L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois,
De tous les côtés sonne à mes oreilles.
Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles,
Partout je la sens, partout je la vois.
Plus je me débats contre ma misère,
Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur;
Et, dès que je veux faire un pas sur terre,
Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur.
Ma force à lutter s'use et se prodigue.
Jusqu'à mon repos, tout est un combat;
Et, comme un coursier brisé de fatigue,
Mon courage éteint chancelle et s'abat.
(1857)
La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir du 1er mai 1857, il était plus mal et alité. Sœur Marceline n'était pas là, mais son visage patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une dernière fois l'apaisement. Vers une heure du matin, Musset dit: «Dormir!... enfin je vais dormir!» et il ferma les yeux pour ne plus les rouvrir. La mort l'avait pris doucement dans son sommeil.
On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné, un laid petit tricot et une plume brodée de soie que sœur Marceline lui avait faits dix-sept ans auparavant. On lisait sur la plume: «Pensez à vos promesses».
L'enterrement eut lieu par un temps triste et humide. «Nous étions vingt-sept en tout», dit Arsène Houssaye. Où donc étaient les étudiants, et comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur cher poète s'acheminer presque seul au cimetière?
Sa renommée atteignit son zénith sous le second empire. Elle fut alors éblouissante. Il n'était plus question d'hésiter à le mettre à côté de Lamartine et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même un peu en avant, en tête des trois. Tandis que le courant réaliste emportait une partie des esprits vers Balzac, dont le grand succès date de la même époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient à l'entrée de la route, auprès du poète qui «n'avait jamais menti», s'il se gardait de tout dire. Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à de la poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa peine. Il écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre dont les termes sont trop crus pour la pouvoir donner en entier: «Vous sentez la poésie en véritable dilettantiste. C'est comme cela qu'il faut la sentir.
«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai éprouvé quelque surprise à voir votre admiration pour Musset.
«Excepté à l'âge de la première communion,... je n'ai jamais pu souffrir ce maître des gandins, son impudence d'enfant gâté qui invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie....» Baudelaire prêchait dans le désert, comme le prouve une note mise par Sainte-Beuve au bas de sa lettre: «Rien ne juge mieux les générations littéraires qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste et comme frénétique dont tous ces jeunes ont été saisis, les gloutons pour Balzac et les délicats pour Musset[29]».
[29] La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les dernières lignes de son Journal. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre 1869.
Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain anglais distingué, sir Francis Palgrave, lui a consacré un essai[30] que l'inattendu de certaines idées, de certaines comparaisons, rend doublement intéressant pour nous. Après avoir constaté que «Musset a réussi à franchir les barrières de Paris», sir Francis passe ses ouvrages en revue. Il en trouve guère qu'à blâmer dans la Confession d'un Enfant du siècle, qui lui paraît violente et désordonnée, très fausse, malgré ses prétentions au réalisme. En revanche, il place les Nouvelles à côté de Werther, du Vicaire de Wakefield, de la Rosamund Grey de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen.