D'aucuns disent que nous gagnâmes,
D'aucuns disent qu'ils gagnèrent,
Et d'aucuns disent que personne n'a gagné du tout, homme:
Mais d'une chose je suis sûr,
C'est qu'à Sheriffmuir
Il y eut une bataille que j'ai vue, homme:
Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent,
Et ils se sauvèrent et nous nous sauvâmes,
Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent bien loin, homme[763].

Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns évoqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frappé c'est la fureur de ces chocs, où les Highlanders, après avoir enfoncé leurs bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, déchargeaient leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur l'ennemi, tailladaient à grands coups de claymore. Il eut comme la sensation de la rapidité, du halètement et du cliquetis de ces rencontres sans fumée, muettes, blêmes et farouches comme toutes les mêlées à l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et montrent leurs dents serrées.

«Ô venez-vous ici pour fuir la bataille
Ou garder les moutons avec moi, homme?
Ou bien étiez-vous à Sherra-Moor,
Et vîtes-vous la bataille, homme?»—
«J'ai vu la bataille, rade et drue,
Et maint fossé coulait rouge et fumant;
De crainte mon cœur battait
D'entendre les coups, de voir par nuées
Les clans sortir des bois, en haillons de tartans,
Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.

Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires,
Ne furent pas lents à les rencontrer, homme;
Ils s'élancèrent et poussèrent, et le sang jaillit,
Et maint corps tomba, homme.
Le grand Argyle conduisait ses files,
Je crois qu'elles brillaient à vingt milles;
Ils frappèrent dans les clans comme dans des jeux de quilles,
Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient,
Et à travers tout ils fonçaient et hachaient et brisaient,
Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.

Mais si vous aviez vu les gare en kilts
Et en culottes de tartan bigarré,
Quand, face à face, ils défièrent mes whigs
Et les fidèles du covenant.
En lignes étendues en long et en large,
Quand les bayonnettes rencontrèrent les boucliers,
Et que des milliers se ruaient à la charge,
Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreaux
Ils tirèrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleine
Les nôtres s'enfuirent comme des colombes effrayées, homme.

Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes,
Parmi les clans des Hautes-Terres, homme!
Je crains que mylord Panmure ne soit tué
Ou aux mains de ses ennemis, homme.
Maintenant si tu veux chanter cette double fuite;
Les uns tombèrent pour l'injustice, les autres pour le droit;
Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde;
Dis comment, pêle-mêle, au bruit des mousquets,
Les Tories tombèrent et les Whigs vers l'enfer
S'enfuirent en troupes épouvantées, homme[764].

Un peu plus haut, il rencontra le site de la bataille de Killiecrankie. C'est une des plus populaires de l'histoire écossaise, non pas autant par l'importance des forces qui y furent engagées ou des événements qui y furent décidés, que par le cadre formidable du paysage, par les circonstances qui sont caractéristiques des rencontres entre highlanders et réguliers, et par le trépas de Claverhouse, vicomte de Dundee, le chef du parti royaliste. La passe de Killiecrankie, étroite et noire, pénètre tortueusement entre deux murailles de rochers souvent à pic, dressées l'une contre l'autre. À leurs pieds, un torrent bondit, rugit et écume en chutes et cataractes, ou file d'un trait, sombre, sourd, lisse et luisant comme une coulée de métal, avec un air plus dangereux encore. On pense à ces redoutables défilés faits pour l'égorgement d'une armée. C'est au haut de cette passe que Mackay, le général anglais, avait rangé son armée sur un plateau étroit, entre cette gorge qu'il venait de traverser et des pentes escarpées de montagnes[765]. Celles-ci étaient occupées par Dundee et ses highlanders Jacobites. Se lançant sur la déclivité du terrain, ils se ruèrent sur l'armée anglaise, avec une force d'avalanche, et la précipitèrent dans la passe, où ils se jetèrent pêle-mêle avec elle. Ils massacrèrent leurs adversaires jusque parmi les rocs du torrent[766]. On montre encore le saut du soldat, où un des vaincus, sentant au-dessus de ses épaules la claymore d'un highlander, franchit un des bras du torrent d'un bond désespéré. En quelques instants 2000 hommes furent sabrés ou noyés dans ce gouffre. Mais le général vainqueur tomba atteint dans le geste même de la victoire; au moment où, le bras levé, il agitait son chapeau, une balle le frappa au défaut de la cuirasse, près de l'aisselle[767]. Avec l'ambitieux et habile Claverhouse, tombèrent les dernières espérances de Jacques II. Ces choses se passèrent le 24 Juin 1689.

Il était peu probable que Burns parcourrait ces lieux célèbres sans en recevoir une émotion. Et en effet on a de lui une bataille de Killiecrankie, comme on avait eu une bataille de Sheriffmuir.

«D'où venez-vous si brave, garçon,
D'où venez-vous si faraud, Ô?
D'où venez-vous si brave, garçon?
Avez-vous passé par Killiecrankie, Ô?

Si vous aviez été où j'ai été,
Vous ne seriez pas si fringant, Ô;
Et si vous aviez vu ce que j'ai vu,
Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.