Je me suis battu sur terre et battu sur mer,
Et battu à la maison avec ma vieille tante, Ô;
Mais j'ai rencontré le démon et Dundee,
Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.

Le hardi Pitcur tomba dans un sillon,
Et Claverhouse reçut un mauvais coup, Ô;
Sans quoi, j'aurais repu un épervier d'Athole,
Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.[768]

D'après le ton même de ces pièces, on voit que Burns reflétait avec justesse le sentiment écossais, que ce fût le haut enthousiasme d'une grande action nationale comme à Bannockburn ou le défi railleur et goguenard de rencontres moins décisives.

Il n'est pas surprenant qu'en arrivant sur le champ de bataille de Culloden, il ait éprouvé une émotion très poignante. C'est pour les voyageurs les plus indifférents une promenade attristante que de traverser cette lande marécageuse, plate et sombre. Sauf une petite colline noirâtre, couronnée de sapins funèbres qui lui donnent un air de cimetière, la monotone étendue brune des bruyères s'allonge de toutes parts, a peine tachetée de quelques plaques vertes, aux endroits où les morts furent enterrés[769]. Pour un Écossais qui sait les détails et les conséquences de la bataille, cette tristesse du lieu s'accroît et se précise de souvenirs et de regrets. Que de fautes commises, dont une seule évitée eût pu changer la face et la suite des choses! Cette vaste plaine, unie comme un champ de manœuvres pour l'artillerie et la cavalerie, était le pire terrain qu'on pût choisir pour les malheureux highlanders. «Il est impossible, dit Hill Burton, de regarder ce désert, sans un sentiment de compassion, pour l'impuissance d'une armée de highlanders en un pareil endroit[770].» Au dernier moment, lord George Murray avait proposé de se retirer derrière la petite rivière de la Nairn et d'y attendre des renforts. Si on l'avait écouté, rien peut-être n'était perdu. Et si du moins ces malheureux avaient combattu dans des conditions ordinaires, mais non! Toute la nuit on les a surmenés, dans une marche pour surprendre le camp ennemi. Ils sont arrivés en vue des tentes, quand l'aurore paraissait et que les tambours battaient le réveil[771]. Le coup est manqué; il faut regagner les positions. Au moment où l'ennemi arrive, ils sont tellement harassés de fatigue, minés par la faim, exténués de sommeil et d'épuisement, qu'on est obligé de les secouer pour les réveiller[772]. Quand ils sont rangés en bataille, les boulets ennemis «font des sentiers» dans leurs rangs; ils sont sans cavalerie, et ont quelques canons dont les artilleurs sont absents. Ils demandent avec rage la permission de courir en avant; des ordres tardifs et mal donnés les lancent par fragments, une aile avant l'autre; des tiraillements d'amour-propre entre les clans brisent l'unité et l'impétuosité de l'élan. Les highlanders se jettent en désordre dans la fusillade, sur les baïonnettes des Anglais, et tombent par tas[773]. La déroute est rapide et irrémédiable; c'est la fin du bref et brillant roman de Charles-Édouard, la dernière des batailles où ait palpité le cœur de l'Écosse. Et rien pour éclairer ce désastre. Sur cette lande funeste, funèbre et farouche, pèse encore la cruauté des vainqueurs. Des moribonds égorgés, des prisonniers fusillés ou assommés à coups de crosse; ces masures, où des bergers avaient recueilli des blessés, mises en flammes, les portes fermées, et croulant sur des clameurs désespérées; ces fuyards hachés à coups de sabre, toutes les horreurs s'ajoutent à l'horreur de cette plaine maudite[774].

Ces désastres, ces forfaits étaient encore récents, à l'époque où Burns visita le champ de bataille. Il y apportait la pensée de la part prise par son père à cette révolte «de 45», et il était particulièrement disposé à ressentir tout ce qui s'y rattachait. Dans son journal, il a noté cette visite en quelques mots mais qui semblent contenir bien des choses qu'il ne se souciait pas d'écrire: «Traversé le moor de Culloden, réflexions sur le champ de bataille». Ces réflexions portaient sans doute sur ces désespoirs causés par tant de vies fauchées.

La jolie fille d'Inverness
Ne peut plus connaître ni joie, ni plaisir;
Car, le soir et le matin, elle dit: hélas!
Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux.
Moor de Drumossie—jour de Drumossie:
Ce fut un affreux jour pour moi!
Car là j'ai perdu mon père aimé,
Mon père aimé et trois frères.

Leur linceul fut l'argile sanglante,
Leurs tombes, on les voit verdir:
Et près d'eux gît le plus cher gars
Qu'ait jamais béni le regard d'une femme!
Maintenant malheur sur toi, ô cruel seigneur,
Homme de sang, je crois que tu l'es,
Car tu as rendu désespéré maint cœur
Qui jamais ne blessa ni les tiens ni toi[775].

Et des morts de Culloden sortit aussi cette plainte plus touchante encore, la Lamentation de la veuve des Hautes-Terres.

Oh! je suis venue dans les basses terres,
Ochon, ochon, ochrie!
Sans un penny dans ma bourse,
Pour m'acheter un repas.

Ce n'était pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres,
Ochon, ochon, ochrie!
Pas une femme dans la vaste contrée
N'était aussi heureuse que moi.