Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l'épée,
Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière,
J'ai brisé le doux cœur de ma fidèle vieille femme:
Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe,
Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne;
Mais jusqu'à mes derniers moments mes mots sont les mêmes:
Il n'y aura pas de paix jusqu'à ce que Jacques revienne[787].
Encore une fois, toutes ces pièces n'éclatèrent pas sur les lieux mêmes; mais les impressions d'où elles naquirent, y furent ressenties. Elles tombèrent alors dans l'âme du poète, puis, comme si le temps n'existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frémirent un jour aussi vives, et trouvèrent, dans l'esprit du moment, des paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu'il passa sur les pentes de Bannockburn et, à un moindre degré, sur la bruyère de Culloden, peuvent prendre place avec l'après-midi où il écrasa le nid de souris. En ces instants-là, dans l'âme ouverte par l'influence des souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine jette des germes inaperçus qui seront un jour la richesse d'une vie et les fleurs d'un génie. Il avait raison de dire: «Mon voyage à travers les Hautes-Terres m'a véritablement inspiré et j'espère avoir amassé une bonne provision d'idées poétiques nouvelles[788]».
Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns féconde et bienfaisante. Il vécut hors de lui-même et il en avait besoin. Même la compagnie de Nichol, jacobite enragé, ne lui fut pas ici mauvaise; elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut à s'en repentir plus tard, il n'importe. Il fut remué par des émotions, dont quelques-unes étaient nobles et ajoutèrent leur noblesse à son âme.
Si les impressions de nature avaient été aussi abondantes et aussi riches que les impressions historiques, ce voyage eût été fécond de tous points. Il ne paraît pas que cela fût impossible. Par ses formes plus vastes, ses mouvements plus marqués, ses accidents de terrain plus variés et plus dramatiques, la contrée des Hautes-Terres est mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les régions moyennes des Borders. Elle peut plutôt prendre par surprise et transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns est une de celles où se manifestent le mieux les caractères différents du pays.
Il suffit d'aller de Crieff à Kenmore, par l'hôtellerie d'Amulrie, en traversant l'admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de vallées que renferment les Highlands. «Certainement, dit Geikie, la plus large région du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est comprise dans les cent milles carrés de montagnes et de ravins désolés compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789].» On est au bord de ce district, à l'endroit où de la grâce se mêle à la grandeur. On suit la base de montagnes d'un dessin imposant et tranquille, d'une couleur grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes, à la saison où Burns les parcourait, de bruyères violettes et de mousses roussies ou bronzées. Une lumière fine qui les baigne, adoucit tellement les teintes que ces nobles montagnes ont l'air de traîner des manteaux de vieux velours usé, pourpres et mordorés. Elles sont, ainsi revêtues, pleines de douceur et de majesté. En même temps elles ont une mélancolie si large et si attirante. Ce n'est pas une mélancolie immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en grands mouvements de lumière, qui parfois ressemblent à des élans. Et je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais d'incessantes et délicates émotions de couleur, qui font palpiter le paysage et ne sont possibles qu'avec les nuances particulières aux pentes écossaises. Quand nous y passâmes, par un jour pur où erraient quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies s'éveillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu'une ombre passait, elles s'éteignaient, et soudain tous les rochers gris ressortaient et s'emparaient de la montagne morose; elle était tout en mouvement comme un cœur partagé entre l'espoir et le chagrin.
Il suffit d'aller de Kenmore à Blair Athole, de visiter les chûtes d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du Tummel, pour voir rassemblés les accidents et les dislocations les plus violents, les sites déchirés, les aspects torturés du pays écossais; pour contempler l'étreinte des rochers et des torrents, et leur fureur éternelle. On a, dans toute sa variété, avec ses efforts, ses rages, ses souffrances, ses sanglots désespérés, ses hurlements furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans des rencontres particulières, aux prises des deux adversaires. On a là une suite d'épisodes détachés, circonscrits, individuels, pour ainsi dire, plus frappants, à première vue, que les paysages d'ensemble, mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'étonnement et d'épouvante, qui touchent certaines âmes fermées aux impressions plus élevées et d'un sens plus large que contiennent les étendues harmoniques.
Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole à Kingussie, de traverser le dos des Grampiens, pour éprouver ce que l'Écosse peut inspirer de plus grandiose, si l'on excepte peut-être la poésie redoutable des îles de la côte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts sommets, au milieu d'un océan de vastes croupes arrondies et douces, toutes d'égale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens, innombrables. Cet épanchement colossal semble sans direction et sans bornes; on est n'importe où d'un monde de solitude. Comme les cimes sont semblables de forme et d'élévation, l'œil n'en choisit aucune et l'effet se répand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne à ce spectacle quelque chose de définitif, qui est plus près de l'éternité que l'effort violent des montagnes escarpées. Le silence et l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un lac aux bords inhabités qui ne luit que pour le ciel, resserrant l'attention sur des objets séparés, donnent, pendant un instant, des proportions humaines à ce sentiment immense, indéterminé, amorphe de solitude cosmique. Mais bientôt ces détails disparaissent; l'on est perdu de nouveau dans les vagues illimitées de cette mer couverte d'une écume de bruyères et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une tristesse, d'une solennité inexprimables. C'est d'une sublimité paisible. À cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'âpre, de menaçant, mais plutôt une douceur majestueuse. On dirait la rêverie affligée d'un dieu très bon. Tandis que les vallées sont encore faites pour les chagrins humains, c'est ici comme une mélancolie primitive, démesurée, uniforme, vague, élémentaire, qui n'a pas encore pris la variété et la précision de la vie plus récente. Souvent, quand le soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimitée des bruyères enflammées jusqu'au fond des horizons, et les rochers eux-mêmes devenus ardents, forment une scène d'une splendeur et d'un deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et sépulcrale, comme pour les funérailles de Saturne, antique père des Dieux et des Hommes.
Sans doute ces aspects du paysage écossais changent chaque jour et on ne les retrouve pas deux fois les mêmes. Mais leurs variations se modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut entendre une phrase différente de la même symphonie austère et puissante. Or, Burns a été de Crieff à Kenmore; il a été de Kenmore à Blair Athole, et de Blair Athole à Inverness, sans qu'aucune émotion de nature, semble l'avoir touché, sans qu'aucune, du moins, apparaisse dans son journal de voyage ou dans ses poésies. La grandiose procession de montagnes s'est déroulée devant lui sans lui rien inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, écrit en apercevant le village et le château de Kenmore dans le district de Breadalbane. La pièce a de jolis traits et la description est exacte. Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays habité, et la déclamation vague qui le suit, sont bien loin des grandes scènes de nature et de leurs pensées profondes.
Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte,
Je parcours, d'un pas lassé, ces scènes du nord;
Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue,
Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs,
Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire.
Tout à coup, le fameux Breadalbane s'ouvre à ma vue,
Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges,
Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs;
Le lac qui s'élargit au sein de collines
Remplit mes yeux de surprise et d'émerveillement;
La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin,
Le palais qui s'élève sur sa rive verdoyante,
Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature,
Les monticules qu'elle a semés en hâte et sans soin,
Les arches du pont qui franchit la jeune rivière,
Le village scintillant dans le rayon d'après midi...