Des ardeurs poétiques gonflent mon sein,
Quand j'erre près de la hutte moussue de l'ermite,
Dans un vaste théâtre de bois suspendus,
Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement...

Ici la Poésie peut éveiller sa lyre célestement inspirée,
Et, avec une ardeur créatrice, regarder dans la nature;
Ici, à moitié réconcilié avec les injustices du sort,
Le Malheur, d'un pas plus léger, peut errer sauvagement,
Et la Désillusion, dans ces limites solitaires,
Trouver un baume qui adoucisse ses amères blessures;
Ici le Chagrin, frappé au cœur, peut vers le ciel tourner ses yeux,
Et la Vertu calomniée oublier et pardonner aux hommes[790].

Il n'a donc pas compris les paysages à aspects généraux. Si quelque partie l'a frappé, c'est la partie moyenne de la route, le district tourmenté de Kenmore à Blair Athole, un paysage à accidents séparés, à épisodes bruyants et un peu mélodramatiques, comme les chutes d'eau, les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son âme n'était pas une de ces âmes à rêveries prolongées, qui se nourrissent de contemplations uniformes; c'était une âme à émotions brusques, à secousses vives, que devaient prendre bien plutôt des sites saisissants. Cette préférence même indique un esprit peu pénétré des influences profondes de la nature. C'est le goût ordinaire des touristes. Mais même sur ce point-là, il est facile de voir quelle appréciation étroite il avait de ce genre de beautés. On a de lui des pièces inspirées par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les lire sur les lieux mêmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles ont avec eux.

Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses chûtes de Moness ou d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beauté de ces lieux; c'est la végétation qui enferme ces chûtes sous une voûte continue et épaisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s'est emparé des deux bords et s'est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l'abîme, en sorte que les cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y pendent en plis touffus; les parois sont creusées de mille petites grottes, pleines de fins feuillages d'une fraîcheur et d'une délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer autrement que par flèches et l'humidité de s'évaporer, entretient une ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau, une poussière d'argent s'élève; toutes les branches, les brins d'herbe scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un crépuscule somptueusement et mystérieusement verdâtre, plus sombre sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des endroits si reculés qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mêmes. C'est un palais tendu de velours vert, où s'alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d'alcôves pour les Oréades. On ne peut s'y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son Alastor; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante, profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils de son Endymion.

Lorsqu'après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dépaysé. Il n'y a trouvé qu'un lieu de rendez-vous et matière à une petite chanson:

Jolie fillette, voulez-vous venir
Voulez-vous venir, voulez-vous venir,
Jolie fillette, voulez-vous venir
Vers les bouleaux d'Aberfeldy?

Maintenant l'été brille sur les pentes fleuries,
Et joue sur les ruisselets de cristal;
Venez, allons passer les jours clairs
Sous les bouleaux d'Aberfeldy.

Les petits oiselets chantent joyeusement,
Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent,
Ou ils volètent légèrement d'une aile folâtre,
Dans les bouleaux d'Aberfeldy.

Les parois se dressent comme de hauts murs,
Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe,
Sous une voûte de verdures penchées et odorantes,
Sous les bouleaux d'Aberfeldy.

Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs,
Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes,
Et, remontant mouille, d'averses de brouillard,
Les bouleaux d'Aberfeldy.