Que les dons de la Fortune volent au hasard,
Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi;
Suprêmement heureux avec l'amour et toi,
Dans les bouleaux d'Aberfeldy.
Jolie fillette voulez-vous venir,
Voulez-vous venir, voulez-vous venir
Jolie fillette, voulez-vous venir
Vers les bouleaux d'Aberfeldy[791]?
Burns avait l'œil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystérieux et les larges proportions ont échappé à son esprit précis et moyen. Il n'est pas à l'échelle de la nature, il a tout rapetissé, réduit; et, par là même, laissé en dehors l'expression du paysage.
Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d'Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent déroule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une stérilité puissante; on dirait la désolation inexorable et définitive d'un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage, déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements, des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés, hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohérentes, produites par un craquement subit. Elles ont l'air d'un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit; les rocs sont rongés et tordus par l'eau qu'ils brisent et tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s'étagent en une suite de gradins énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent une sorte de chemin dantesque. En été, il n'y a sur ce sol d'autres ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers; leurs cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute sa force. On pense à un Byron d'une étreinte plus précise, ou plutôt encore à un Milton qui aurait cherché sur la terre les places de malédiction.
Qu'y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a bien senti que l'impression dominante de ce lieu était la disparition ou l'impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l'en a extrait, l'a encore rapetissé en l'appliquant à un détail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fâchées d'être appauvries par le soleil, demandent à leur propriétaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une cachette, les amoureux de l'ombre et le poète un endroit où il puisse rêver.
My lord, je le sais, votre noble oreille
Ne résiste pas à la souffrance;
Enhardi ainsi, je vous prie d'écouter
La plainte de votre humble serviteur:
Comment les rayons brûlants du hardi Phébus,
Flamboyants d'orgueil estival;
Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants,
Et boivent mon flot de cristal...
Hier je pleurai presque de dépit et de rage
Quand le poète Burns arriva,
De ce que je me faisais voir à un barde
Avec mon canal à demi sec;
Je le sais, un panégyrique en rimes
Me fut promis, tel que j'étais;
Mais, si j'avais été dans ma splendeur,
C'est à genoux qu'il m'eût adoré.
Ici, écumant, tombant de rocs fendus,
Je cours en détours puissants;
Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée,
Mugissant sauvagement en une cascade;
Quand je reçois toutes les sources et les fontaines
Telles que la Nature me les a données,
Je vaux, bien que je le dise moi-même,
La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.
Si donc mon noble maître voulait
Combler mes plus hauts souhaits,
Il ombragerait mes rives de hauts arbres,
Et de jolis buissons épandus.
Alors, avec un double plaisir, my lord,
Vous errerez sur mes rives,
Et écouterez maint oiseau reconnaissant
Vous dire des chansons de gratitude.
La grise alouette, gazouillant follement,
S'élèvera vers les cieux;
Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique,
Se joindra doucement au chœur,
Au merle fort, à la grive claire,
Au mauvis doux et moelleux;
Le rouge-gorge égayera l'Automne pensif
Sous sa chevelure jaune.