Adieu, je serai avec vous, demain soir! que votre esprit se tranquillise. Je vous appartiendrai de la façon qui vous semblera la meilleure pour votre bonheur. Je n'ose pas continuer. Je vous aime et je vous aimerai, et, plein d'une confiance joyeuse, je m'approcherai du trône du Juge Tout Puissant des hommes, dédaignant l'écume de la sentimentalité et le brouillard de la sophisterie[877].

On devine ce que put être pour lui le dîner qui l'attendait, pendant qu'il traçait ces lignes courroucées. En rentrant à minuit, il écrit de nouveau, essayant, cette fois, de convaincre Clarinda de la légitimité de leurs relations. La lettre, qui commence avec une sorte de solennité, se poursuit sous une forme de raisonnement assez singulière en ce cas, mais pressante et vive, et qui monte vers l'éloquence. Elle est malheureusement incomplète. Ce dut être une des plus intéressantes et des plus sincères de cette correspondance.

Madame, après une journée misérable, je me prépare à une nuit d'insomnie. Je vais m'adresser au Témoin tout puissant de mes actions, qui sera un jour, peut-être bientôt, mon Tout-puissant Juge. Je ne serai pas l'avocat de la passion. Sois mon inspirateur et mon témoin, ô Dieu, tandis que je plaide la cause de la vérité.

J'ai lu la lettre hautaine et impérieuse de votre ami: en pareille matière, vous n'êtes responsable que devant votre Dieu. Qui a donné à un de vos semblables, (un de vos semblables, incapable d'être votre juge, parce qu'il n'est pas votre égal) le droit de vous catéchiser, de vous admonester, de vous ravaler, de vous outrager, de vous insulter ainsi, avec cette insouciance et cette cruauté? Je ne désire pas, non, je ne désire pas même vous tromper, Madame. Celui qui voit les cœurs m'est témoin combien vous m'êtes chère; mais même s'il était possible que vous me fussiez plus chère encore, je ne consentirais pas à baiser votre main aux dépens de votre conscience. Pas de déclamation! Appelons-en à la barre du sens commun. Ce n'est pas en pérorant avec emphase des choses sacrées, ce n'est pas avec de vagues assertions déclamatoires, ce n'est pas en prenant, en prenant hautainement et insolemment le langage dictatorial d'un pontife romain, qu'on dissoudra une union comme la nôtre. Dites-moi, Madame, y a-t-il pour vous la plus légère ombre d'obligation à accorder votre amour, votre tendresse, vos caresses, vos affections, votre cœur et votre âme à Mr. Mac Lehose, l'homme qui a continuellement, habituellement, barbarement passé à travers les liens du devoir, de la nature ou de là reconnaissance envers vous? Il est vrai, les lois de votre pays, pour les plus utiles raisons de politique et de sain gouvernement, ont rendu votre personne inviolable; mais est-ce que votre cœur et vos affections sont liées à un homme qui ne vous paie de retour ni pour les unes, ni pour l'autre?

Vous ne pouvez pas faire cela; il n'est pas dans la nature des choses que vous soyez obligée à le faire; les sentiments les plus communs de l'humanité l'interdisent. Est-il donc vrai que vous possédiez un cœur, des affections, sur lesquels aucun homme n'a de droit? Cela est vrai, alors dites-moi, au nom du sens commun, peut-il être, est-il compatible avec les plus simples notions du bien et du mal de supposer qu'il soit blâmable d'accorder à un autre ce cœur et ces affections, quand, en les accordant, vous ne blessez à aucun degré votre devoir envers Dieu, envers vos enfants, envers vous-même, envers la société, en général?[878]

S'il était entré, dans la conduite de Burns envers Clarinda, un peu d'affection vraie et de désintéressement, cette complication eut dû le faire réfléchir, par dessus toutes choses. Il pouvait porter aux intérêts matériels de cette femme une atteinte sensible, diminuer son bien-être et celui de ses enfants, et la ramener vers le dénûment, en la privant des amitiés auxquelles elle devait l'aisance. N'était-ce pas là une responsabilité faite pour troubler un honnête homme? Fallait-il risquer l'avenir de cette existence? De si aventureux coups de résolution peuvent s'excuser, quand on donne vie pour vie, et que chacun paie de tout soi les sacrifices que l'autre fait. Était-ce le cas pour lui? N'y avait-il pas lieu d'hésiter, de s'arrêter? N'était-ce pas son devoir de penser, lui qui n'exposait rien, de penser avant tout à cette femme qui allait perdre beaucoup pour lui? N'était-ce pas à lui qu'il revenait de prendre une décision de prudence et de donner tendrement un amer avis de sagesse? N'y devait-il pas songer, tout au moins? Il n'y songea pas un instant. Il ne semble même pas avoir eu la notion qu'il y avait autre chose en cause que l'intérêt passager de ce qu'il appelait sa passion et les susceptibilités irascibles de son orgueil. Il n'avait trouvé qu'un sophisme, enlevé dans une colère presque éloquente par sa violence.

Mais ce n'est là qu'un côté de la situation. Quand on s'est emporté contre les jaloux ou les intrus qui nous gênent de leurs soupçons ou de leur zèle, on n'a pas fini. On demeure avec une responsabilité. C'est fort bien de chasser d'auprès d'une femme les amitiés qui l'entouraient, pourvu qu'on les remplace par une affection aussi efficace qu'elles l'étaient, et aussi durable qu'elles promettaient de l'être. Il faut que la protection qu'on lui apporte vaille celle dont on la prive. Mais si on la laisse désertée par ses relations, perdue dans le délaissement et la froideur qu'elle a encourus pour nous, on se ménage le remords qu'on mérite chaque fois qu'on a sacrifié à un caprice le repos d'une créature humaine. Et Burns le sentait bien! Le lendemain de cette lettre toute de revendication, il en écrit une autre qui est bien plus près de la vérité; celle-ci, toute de contrition, toute de repentir, et portant dans chacune de ses lignes, le sens et le chagrin du tort fait à la pauvre femme dont il était aimé.

Votre lettre, Clarinda, m'a causé de la peine. Mon âme s'est réveillée à cette triste lecture: j'ai eu peur d'avoir mal agi. Si je vous ai privée d'un ami, que Dieu me le pardonne! Mais consolez-vous, Clarinda; élevons le ton de nos sentiments un peu plus haut, un peu plus hardiment. Celui de nos semblables qui nous abandonne, qui nous méprise, sans juste motif,—qu'un peu d'orgueil honnête nous soutienne!—laissons-le partir! Comment vous consolerai-je, moi qui vous ai causé ce tort? Puis-je souhaiter de ne vous avoir jamais vue? ne jamais vous avoir rencontrée? Non, jamais! Mais vous ai-je donc réduite à être sans amis? La folie est presque dans cette pensée. Père des miséricordes! contre toi, j'ai souvent péché; par ta grâce, j'essayerai de ne plus le faire. Quant à celle qui, tu le sais, m'est plus chère que moi-même, verse dans ses blessures passées, le baume de la paix, entoure-la, protège-la de ton soin spécial, dans tous ses jours, dans toutes ses nuits futures. Fortifie son tendre, son noble esprit, afin qu'elle souffre avec fermeté et endure avec grandeur. Rends-moi digne de cette amitié, de cet amour dont elle m'honore. Que mon attachement pour elle soit pur comme le dévouement, et durable comme la vie immortelle. Ô bonté toute puissante! Écoute-moi! sois-lui, à tous les instants et surtout à l'heure de l'angoisse et de l'épreuve, un ami cher, un consolateur, un guide et un gardien.

Que tes serviteurs sont bénis, ô Dieu,
Que leur défense est sûre!
Ils ont pour guide la sagesse éternelle,
Pour appui, la Puissance infinie.

Pardonnez-moi, Clarinda, le tort que je vous ai fait. Ce soir, je vous verrai, car je n'aurai pas de repos, avant de vous voir[879].