Mais peut-on rester sur ces aveux d'imprudence et sur ces demandes de pardon? Tout naturellement, il vient au cœur et aux lèvres des promesses de réparation, des serments de fidélité éternelle, des engagements de compenser tout ce qu'on a fait perdre. On veut effacer le dommage qu'on a causé. On croit soi-même qu'on ne faillira pas à le faire. C'est ce que fait Burns.

Je viens de recevoir votre première lettre d'hier, par suite de la négligence de la poste. Clarinda, les choses sont devenues très sérieuses pour nous. Écoutez-moi donc sérieusement, et écoute-moi, ô Ciel!

Je vous ai rencontrée, ma chère Clarinda, de beaucoup la première des femmes, du moins pour moi. Je vous estimai, je vous aimai à première vue; et vous m'avez fait l'honneur de me rendre ces deux attachements. Plus je vous connais, plus je découvre en vous de charme inné et de mérite. Vous avez souffert une perte, je le confesse, à cause de moi; mais si l'amitié la plus ferme, la plus sûre, la plus ardente; si tous les efforts pour être digne de la vôtre; si un amour fort comme les liens de la nature et saint comme les devoirs de la religion; si toutes ces choses peuvent ressembler de loin à une compensation pour le mal que je vous ai occasionné; si elles sont dignes d'être acceptées par vous ou peuvent au moindre degré ajouter à vos joies—puissiez-vous, pouvoirs célestes, secourir Sylvander à son heure de détresse comme il offre tout cela prodiguement à Clarinda!

Je vous estime, je vous aime comme amie; je vous admire, je vous aime comme femme, au-delà d'aucune autre dans le cercle de la création. Je sais que je continuerai à vous estimer, à vous aimer, à prier pour vous, que dis-je? à prier pour moi-même par amour pour vous[879].

Et le lendemain il écrivait en termes aussi forts et aussi engageants:

Je suis à vous, Clarinda, pour la vie. Que tout ceci ne vous décourage pas. Regardez en avant; dans quelques semaines je serai, dans un endroit ou dans un autre, hors de la possibilité de vous voir: jusque-là je vous écrirai souvent mais j'irai rarement vous faire visite. Votre renommée, votre bien-être, votre bonheur me sont plus chers que toutes les joies. Consolez-vous, mon aimée! le moment présent est le plus dur; la bienfaisante main du temps est occupée, chaque jour, chaque heure, soit à alléger le fardeau, soit à nous rendre insensibles à son poids. Aucun de ces amis, je veux dire Mr —— et les autres messieurs, ne peut nuire à vos ressources; et quant à leur amitié, peu de temps vous apprendra à être tranquille et, peu après, à être heureuse sans elle. De décents moyens de vivre dans le monde, un Dieu qui vous approuve, une conscience en paix et un ami ferme et fidèle—est-ce qu'on peut dire que celui qui possède ces choses est malheureux? Vous les possédez[880].

Peu à peu, la rumeur publique l'avait désigné comme l'inconnu qui troublait la tranquillité de la vie de Clarinda, car il ajoutait: «Cependant si quelqu'un de ces intempestifs amis vous questionnait à mon propos et vous demandait si je suis Lui, je ne pense pas qu'ils aient droit à une réponse. Quant à leur jalousie et à leur espionnage, je les méprise[880]

C'est dans ces pénibles circonstances qu'eut lieu, le samedi 16 février 1788, la dernière rencontre des deux amants, avant le départ de Burns. À la tristesse de la séparation, s'ajoutaient, pour Clarinda, l'anxiété des jours précédents, peut-être la lassitude de scènes de reproches, l'inquiétude de sa réputation compromise, le regret d'avoir blessé son bienfaiteur et le déchirement que cause une amitié qui se détache. Et c'était au moment où les affections éprouvées l'abandonnaient, que le nouvel amour qui les éloignait s'en allait aussi. Elle devait être brisée. Avec un mélange de tendresse et de dévotion, elle fit promettre à Burns que, tous les dimanches à huit heures, au service du soir, à l'église, il penserait à elle. Elle se rappelait peut-être les vers adorables de Shakspeare où une amante se propose d'engager son amant à la rencontrer dans son oraison, à la sixième heure du jour, à midi et à minuit, parce qu'alors «elle est au ciel pour lui[881].» Leur liaison, si littéraire, s'achevait sur un souvenir de Cymbeline comme elle avait commencé par une citation d'Othello. Enfantillages bienfaisants qui distraient l'amertume des dernières entrevues et conduisent peu à peu de la crise de la séparation à l'habitude de l'absence! La pauvre Clarinda s'y rattachait dans sa solitude. Sans doute, Burns lui fit des adieux éloquents et répandit des promesses solennelles. Sans doute encore, il était sincère, et quand il lui prodiguait des serments dont le ton se devine à celui de ses lettres, que pouvait-elle faire, sinon le croire, laisser, comme un baume, cette parole tomber sur tant de chagrins. Mais quand il ne fut plus là, dans quel délaissement elle dut se sentir! Quelques jours après son cousin vint la voir. Comme elle le remerciait de sa visite, il lui répondit que «c'était seulement pour cacher au monde, le changement survenu dans son amitié.» Elle eut peine à se retenir de pleurer. «J'ai fait mon choix, écrivait-elle à Burns en lui racontant cette scène, et vous seul pourrez m'en faire repentir. Cependant, tant que je vivrai, je regretterai d'avoir perdu l'amitié d'un tel homme[882]

En Burns, ce roman se déroulait sur une détresse de cœur dont les fluctuations se mêlent avec lui. Elles se combinent avec les mouvements de sa passion pour s'en exaspérer ou pour s'y amortir. On pense à ces coups de vent qui courent sur une mer agitée: tantôt la rafale coïncide avec la houle et la soulève encore davantage et tantôt, quand leurs ondes se contrarient, la rabat et la ralentit. Mais sous ces vicissitudes superficielles, on voit un abîme de trouble. Au commencement de Décembre, aussitôt après sa chute et avant que ses relations avec Clarinda fussent vraiment engagées, il écrivait à Miss Chalmers:

«Je suis ici, aux soins d'un chirurgien, avec un membre meurtri étendu sur un coussin; les teintes de mon esprit rivalisent avec la livide horreur qui précède un orage de minuit. Un cocher ivre est la cause du premier de ces deux maux et du plus léger incomparablement; le malheur, ma constitution physique, l'enfer et moi-même avons formé une «quadruple alliance» pour assurer le second...